Nous reproduisons la contribution de Said Sadi concernant le mouvement populaire du 22 février qui a été publiée, ce lundi 25 mars, par Liberté.

MOUVEMENT DU 22 FEVRIER : RENDEZ VOUS AVEC L’HISTOIRE

La révolution algérienne n’est inféodée ni au Caire ni à Londres ni à Moscou ni à Washington. ( congrès de la Soummam, août 1956).
On pourrait ajouter, maintenant, ni à Paris.

Le miracle qui se renouvelle dans le calme chaque semaine depuis le 22 février échappe au registre du politique stricto sensu. Des questions ont pu surgir quant aux origines de ces manifestations. Quelles que soient les supputations, ce souffle résiste, pour l’instant, aux manipulations et relève, désormais, de l’ordre de l’Histoire qu’il interroge implicitement pour la réinterpréter.
A ce titre, il faut savoir que cette insurrection ne sera ni linéaire ni binaire. Sa singularité exige de rester vigilant sur le présent, et donc d’être pragmatique et concret, tout en demeurant attentif aux perspectives lointaines, ce qui implique une relecture libre du passé ; catharsis inévitable si l’on veut éviter de revivre les travers qui ont congelé la nation pendant plus d’un demi-siècle. Comme pour les épreuves de la guerre de libération et la sortie des affres de la décennie noire, cette épopée sera accomplie selon la volonté des seuls Algériens ; pour le meilleur comme pour le pire.

Bégaiements de l’Histoire ?

Sans être parvenus à les conjurer, les dirigeants politiques de l’Algérie combattante ont rapidement identifié les périls qui pouvaient détourner une révolution nationale démocratique et sociale.

Après la France qui a salué l’annonce de la décision de Bouteflika de rester au pouvoir avant de rétropédaler, c’est au tour de Moscou de dénoncer « une tentative de déstabilisation de l’Algérie »… par son peuple.

L’histoire va-t-elle se répéter ?

Le congrès du FLN organisé en aout 1956 annonçait la primauté du civil sur le militaire. L’Egypte et la France, pour des raisons différentes, mais avec le même objectif, se lancèrent aussitôt dans une opération de préemption du destin algérien. De Gaulle, encore en retrait, mais cultivant déjà la Françafrique, met en scène l’émergence de Ben Bella dont les services de renseignements coloniaux ont eu toute la latitude de noter les limites et l’instabilité quand il était leur soldat puis prisonnier. Nasser, de son côté, rêvant d’annexer l’Algérie à un empire panarabiste, dont il se voyait grand sultan, avait jeté son dévolu sur celui qui allait être son représentant attitré dans la direction du FLN pendant et après la guerre.

Relayées par le MALG, appareil tentaculaire qui a aspiré, souvent à leur corps défendant, l’essentiel des cadres de la révolution, les mâchoires de cette tenaille ne desserreront plus jamais leur emprise sur l’Algérie. L’assassinat de Larbi Ben Mhidi par l’armée coloniale en février 1957 et celui de Abane Ramdane en décembre de la même année, commis par ses pairs, coalisés contre lui au Caire dès le mois d’aout 1957, seront les premières traductions de la prise en main de la révolution algérienne par des méthodes dont nous subissons toujours les conséquences.
Ces deux drames connaitront leur épilogue en 1962 quand l’armée des frontières, dirigée par Boumediene, rallié à Ben Bella, lancera à l’été 1962 son attaque contre une ALN exsangue.

Depuis, la doxa officielle légitime l’arbitraire d’Etat du système FLN par deux contre-vérités originelles. Le pouvoir algérien serait le prolongement du combat libérateur et, pour soutenir cette usurpation, on définit l’ANP comme l’héritière de l’ALN alors qu’elle en fut le bourreau.
Quand une jeune nation commence sa vie par un déni de réalité doublé d’un viol de la légalité institutionnelle (renversement du GPRA), il ne faut pas s’étonner que ses gestations soient marquées par de lourdes aberrations. Le débat arrêté en 1957 et enterré en 1962 doit être rouvert, non pas pour le prolonger, mais pour le dépasser.

Aujourd’hui, des menaces de même nature que celles qui ont détourné, confisqué et perverti l’indépendance pèsent sur le mouvement du 22 février.

Depuis un mois, le peuple algérien, à travers toutes ses catégories sociales et sur l’ensemble du pays, fait une démonstration inédite dans son histoire contemporaine : porter une insurrection citoyenne pacifique massive, moderne, conviviale et résolument déterminée à mettre un terme à un système anachronique. Concomitamment, l’Algérien a donné une image du pays qui efface, sans l’oublier, les années où des pans importants de la société ont basculé dans une violence aveugle qui avait donné à penser que cette barbarie était consubstantielle à un peuple qui s’était construit en écho à la violence colonialiste qui l’avait asservi.
L’apport des militants les plus résolus à en finir avec le système en place a donné au mouvement une amplitude qui affirme la signification politique profonde qu’on lui connaît aujourd’hui.
Pendant plusieurs semaines, le régime, instances exécutives et relais médiatiques confondus, avait tenté de limiter la contestation populaire au rejet du cinquième mandat, ce qui supposait qu’une autre candidature, interne au sérail, aurait bien pu faire l’affaire. Un premier piège, mortel, a été désamorcé. Grace soit rendue à celles et ceux qui ont su révéler l’essence politique de la volonté citoyenne.
Que démontrent les manifestations populaires ? Cette expression civique, cette mixité sociale et cette solidarité couplée à une remarquable tolérance qui permet au drapeau national de côtoyer l’emblème amazigh étaient une réalité latente. Si cette harmonie sociale n’a pas pu se manifester, c’est qu’elle a été niée par un Etat militaro-policier ou refoulée par une communauté qu’on a fait douter d’elle même. L’aspiration à la liberté, à la générosité, à la beauté et à l’humour a été occultée par le silence, la méfiance et la laideur, à cause de choix mortifères faits pour étouffer le potentiel de vie et de démocratie qui illumine les rues algériennes.
Ces acquis vont, d’une manière ou d’une autre, et quelle que soit l’issue que connaitra cette ferveur, peser sur la suite des évènements.

La police politique, poison de l’Histoire

Est-ce que, pour autant, ce qui peut être attendu de cette salutaire mutation mentale, culturelle et sociétale est définitivement installé sur le chemin du possible ? Il faut le souhaiter, engager tout ce qui est humainement mobilisable pour que cela advienne sans se dissimuler les difficultés déjà apparentes et celles, plus obscures, qui s’annoncent.
Parmi les menaces immédiates, il y a les interventions de la police politique dont on trouve la marque pesante sur la toile et dans les foules.
Le surinvestissement des réseaux sociaux et l’acquisition de matériels sophistiqués pour inonder le net par les fake news, les diffamations ou le détournement de comptes des blogueurs contestataires les plus actifs ont pu désorienter l’opinion. Les appels et les débats portant d’emblée les enjeux sur l’alternance systémique en lieu et place de la rotation clanique suggérée par les slogans occultes qui ont pu irradier certaines rédactions ont mis du temps à apparaître.
L’opération a cependant montré ses limites car la brousse du statu quo était trop sèche et les flammèches du changement se sont vite transformées en brasier exaltant une espérance irréductible au rejet du cinquième mandat. L’explosion du mouvement a atteint un seuil critique qui a disqualifié les impacts de la colonisation de la toile, le monde réel, trop massif, devenant réfractaire à l’emprise du virtuel. Ayant perdu la manche de la pollution sur le net, les services de renseignements tentent de rattraper le coup par l’infiltration du terrain.
La reprise du slogan « un seul héros le peuple » est l’un des marqueurs de la lettre de cachet des potentats qui se sont attribués le droit de penser et d’agir au nom du peuple. C’est, en effet, par cette formule que les hommes qui attendaient aux frontières la fin de la guerre ont justifié leur putsh contre le GPRA et l’effacement des figures et événements emblématiques qui ont donné leur sens et leurs structures à la révolution algérienne. Plus insidieusement, on a vu des hommes déguisés en paysans porter des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « la Soummam, la Evian, November huwa lbayan » ( Ni Soummam ni Evian Novembre est la seule source). La primauté du civil sur le militaire, nœud gordien de l’impasse algérienne, n’est donc pas à l’ordre du jour pour la police politique qui ne renonce pas à infléchir ou même à briser la trajectoire de rupture et de renouveau du mouvement.
Mais il y a plus grave. On sait maintenant que ceux qui ont provoqué le rejet ou le chahut des responsables politiques, ou, plus exactement, ceux qui les ont initiés, sont des éléments des services spéciaux.
En vertu de quoi un citoyen ou même un groupe d’individus s’arrogeraient-ils le droit d’exclure des marches un personnage de l’opposition ? La question n’est pas de discuter de la nature des parcours politiques des uns et des autres, qui, au demeurant, ne sont pas exhibés et dont chacun est libre de penser ce qu’il veut. La question est de savoir comment, dans un rassemblement où on scande Chorta, Chaab Khawa ( police, peuple frères ), on expulse une femme ou un homme politique de l’opposition qui, jusqu’à preuve du contraire, sont des citoyens appelés à se joindre à des protestations dirigées contre le pouvoir. Nul doute que si ces mêmes personnes avaient décidé de rester à l’écart des manifestants, les mêmes officines se seraient précipitées sur les réseaux sociaux pour dénoncer les « dirigeants qui se prélassent dans les palaces pendant que le peuple se bat contre la tyrannie ». Comble du cynisme, ce sont les mêmes cercles qui tentent d’inviter le…FLN et du RND dans la rue !
Il est donc capital que ces nervis soient neutralisés avec la même rapidité et la même fermeté que les réactions qui ont circonscrit les groupuscules ayant tenté de souffler quelques slogans islamistes.

L’Histoire n’est pas un complot

Pourquoi le régime qui célèbre un jeunisme puéril actionne-t-il ses agents pour isoler les partis de l’opposition ?

Sachant que son bilan le condamne irrémédiablement, le pouvoir, depuis toujours, s’emploie, à disqualifier, par la confusion des genres, l’opposition et les opposants. En politique, tout le monde se vaudrait. Le bourreau est condamnable mais, quelque part, sa victime doit bien mériter son sort. Ils sont donc identiques. Ce qui amène à une interprétation plus actuelle : le mouvement doit rester sans voix ni objectifs politiques.
La recette est ancienne. Anecdote. Nous sommes au printemps 1980. Après avoir été tenus au secret et, pour certains, torturés pendant plusieurs semaines dans les locaux de la sécurité militaire, les 24 interpellés sont déférés devant la cour de sureté de l’Etat de Médéa. Avec l’échec des appels aux regrets, le pouvoir devait se résoudre à subir un procès de rupture dans un pays qui a toujours nié l’existence de détenus politiques. Commencent alors des manipulations qui ne sont pas sans rappeler celles d’aujourd’hui. Parmi les détenus de Berroughia figuraient des militants partisans et des étudiants. Des agents des services arrivent en prison pour travailler au corps les prisonniers les moins aguerris. Il s’agissait de leur conseiller, eux « jeunes et purs », de se démarquer des acteurs politiques « rongés par l’ambition du pouvoir ». La maturité de la majorité des étudiants et la sagesse des militants qui ont su garder leur calme devant les fébrilités de ceux qui étaient tentés par le deal ont eu raison de la manœuvre.
Plus près de nous, la pratique a été testée, hélas avec succès, lors du mouvement citoyen de 2001. Des porte-paroles sortis du chapeau ont d’abord été chargés de stigmatiser l’opposition, quitte à oublier ceux qui ont abattu 126 jeunes manifestants descendus dans la rue les mains nues. La suite est connue : délitement du mouvement dit du « printemps noir » dans des agapes et des orgies organisées par un certain…Ahmed Ouyahia.
Les mêmes artificiers rôdent en 2019. Et les actions d’infiltration se multiplient.
Des voix reconverties à l’opposition avouent que le pouvoir a été exercé par « des forces extra constitutionnelles ». La belle affaire. La principale force extra constitutionnelle est la police politique. Aucun oligarque, aucun apparatchik ne peut violer durablement la loi s’il n’est pas couvert ou encouragé par les services parallèles, bras politique séculier de l’armée.
On assiste à plusieurs manœuvres où les anciens réseaux du DRS, fidèles au général Mediène, se reconnectent aux structures actives du renseignement pour préparer une OPA sur le mouvement à travers le parachutage de Liamine Zeroual dont un poster géant a été accroché ce vendredi sur un bâtiment de la place Audin. Fausse piste ou ballon d’essai, il est trop tôt pour dire si l’ancien chef d’Etat se laissera reprendre au jeu des appels obliques des services.
En même temps, des escouades d’islamistes, jusque là restés discrets, sont invitées à distiller progressivement leurs slogans les plus toxiques avec l’espoir de voir la majorité mordre à l’appât de la menace intégriste qui a si bien marché pendant les années 1990.
Des observateurs dignes de confiance ont vu un commissaire des renseignements généraux, une pancarte « système dégage » à la main, prendre la tête des manifestations pour tenter d’en orienter l’itinéraire.
Décrits séparément, ces faits, même conjugués à d’autres, peuvent paraître anecdotiques. Reliés et analysés à travers la grille des us et coutumes de la police politique, ils prennent ici valeur de stratégie.
Le système algérien peine à saisir une chose. Il y a des complots dans l’Histoire, mais l’Histoire n’est pas réductible à un complot. Le recours maladif à la manipulation pour gérer la cité algérienne est une tare dangereuse. Le pouvoir n’est pas seulement incompétent pour résoudre les problèmes qu’il a créés. Il ne mesure même pas l’ampleur et la nature du chantier qui nous attend.

Que faire ?

Aucun mouvement, si puissant et si généreux soit-il, n’a duré s’il ne s’est pas doté d’un minimum d’organisation. Il reste à savoir quel type d’instances sied à la période et aux revendications actuelles.
On a entendu ici et là des appels, plus ou moins suscités, invitant tel ou tel à prendre la tête de cette insurrection citoyenne pour la transformer en dynamique partisane. Cela est un non sens. Le succès de ce mouvement tient au fait qu’il rassemble toutes les sensibilités et les courants idéologiques du pays. Il est donc vain de chercher à lui donner une homogénéité programmatique ou doctrinale.
Certes, le message délivré par la rue est « système dégage », ce qui est un appel éminemment politique. Il faut donc se donner les moyens organisationnels les plus adéquats pour faire aboutir ce premier palier qui est aussi un préalable à toute expression politique libre.
L’organisation nécessaire et urgente de cette mobilisation doit avoir comme unique objectif de désigner dans les quartiers, les villages, les universités, les usines ou les administrations les personnes qui doivent transmettre de haut en bas et inversement les instructions sur les actions à mener et la façon de les exécuter. Naturellement, cette architecture doit avoir des coordinations régionales et nationales.
Si des personnes sont identifiées pour recevoir ou transmettre des appels avant les manifestations, si les encadreurs se reconnaissent entre eux par des signes distinctifs pour canaliser les marches, les provocateurs auront plus de mal à infiltrer, polluer ou provoquer une action.
Livrer au hasard de la toile, où, on l’a vu, le pouvoir a investi des moyens matériels et humains colossaux pour bloquer, parasiter ou détourner les messages représente, à court terme, un risque considérable.

L’analyse des annonces que le pouvoir délivre à la communauté internationale démontre qu’il table sur l’usure tout en travaillant à provoquer des failles qui ne manqueront pas d’exacerber les différences d’expression si l’anonymat perdure.
Alger s’évertue, en effet, à expliquer que le mouvement est une colère pacifique, qu’il n’a ni organisation ni objectifs clairs et, qu’en plus, l’opposition, supposée représenter une alternative, est rejetée. Des émissaires sont chargés de prouver que le régime est en capacité de dissoudre progressivement la tension avec des mesures tactiques de contention et des propositions qui éviteront une vacance de pouvoir dangereuse pour le pays et son voisinage.

La proposition a toutes les chances d’être entendue, y compris chez des partenaires qui connaissent autant que nous la nature prédatrice et, à terme, toujours déstabilisatrice du régime.
Il n’est pas facile de donner crédit à une dynamique où des voix naïves ou instrumentalisées déclarent que « celui qui veut discuter avec nous doit descendre dans la rue ».
La manifestation, la grève ou toute autre forme de protestation est un moyen et non une solution. Le mouvement n’a pas vocation à défendre un programme politique mais à rester mobilisé jusqu’à la fin de la transition pour établir deux données vitales :

– La consignation de fondamentaux démocratiques clairs et imprescriptibles qui s’imposeront comme des postulats auxquels doit souscrire tout compétiteur.
– L’établissement des règles qui permettront au peuple algérien de s’exprimer librement afin de désigner souverainement ses représentants pour la première fois de son histoire.
S’il réussit à garantir ces deux préalables, le mouvement du 22 février aura rempli sa mission, maintenant que les structures devant présider à la conduite de la transition font consensus.

De l’ombre à la lumière

Nous vivons un moment historique privilégié. Si nous parvenons à traduire et codifier institutionnellement l’émergence de cette Algérie moderne et plurielle réhabilitée par nos jeunes, nous pourrons réintégrer l’Histoire d’où nous avons été expulsés au lendemain de la guerre. Mais si par malheur les forces des ténèbres reprennent la main, la contestation reviendra dans une année ou, tout au plus, dix huit mois. Les données économiques et sociales dont on ne parle guère sont alarmantes. Sans une autorité respectable et respectée, les frustrations seront difficilement canalisables. Les mots « pacifique », « silmiya » ou « talwit » qui ont fleuri tout au long de ce printemps précoce seront alors des hérésies et le dépit s’exprimera dans une énergie dévastatrice.

Un dernier mot aux hommes de l’ombre qui, eux aussi, ont une occasion unique pour s’amender. Et si, pour une fois dans la vie de cet appareil qui a tant de fois fermé l’interrupteur de l’Histoire quand des lueurs d’espoir apparaissaient, des hommes se lèvent pour dire leur volonté de se mettre au service de leur peuple au lieu de le soumettre à leur structure.
L’association des anciens du MALG a dénoncé « un système qui a atteint ses limites ». Faut-il s’interdire de penser que, dans ces périodes de miracles, la descendance entendra le géniteur ?

Said Sadi

Alger le 25 mars 2019

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