Sid Ahmed Ghozali livre à actu-fil.com sa vision du rôle que doit jouer l’armée dans un processus de démocratisation en Algérie. L’ancien chef du gouvernement estime également dans cet entretien que la prochaine échéance électorale n’aura aucun impact sur la situation du pays.


Le ministère de la Défense nationale a adressé plusieurs mises en garde suite à l’intervention d’un général à la retraite sur la présidentielle dans la presse (qui s’est présenté par la suite à l’élection). Une polémique s’en est suivie. Comment interprétez-vous les réactions de l’institution militaire?

Permettez l’expression préalable d’une pensée et de deux remarques préliminaires.

La pensée d’abord, qui va à un artiste de Larbâa Nath Irathen dont j’apprends qu’il a été molesté un vendredi dernier et menacé de « liquidation physique » pour fréquentation d’un lieu du culte chrétien. Avec douleur, je veux lui témoigner ma solidarité fraternelle. Cette agression est un reniement de notre propre histoire, de notre identité. Insupportable au plan civique, elle est une offense à Dieu qui prescrit aux Musulmans « …de croireen Ibrahim, Ismaïl, Isaac, Yaâqoub, Moïse , Jésus, de ne faire aucune différence entre  eux  (A 84 S 3)…… et dit à Mohamed persécuté par les Qoraïsh« … tu trouveras que  les plus disposés à aimer les Musulmans sont ceux qui disent « nous sommes chrétiens » ( A 82 S 5)

Commenter la scène politique c’est se heurter à deux écueils. Le premier est lié à l’incurie  de notre système de gouvernement. La chose publique est complexe et mérite considération. Mais en politique, ce sont les résultats qui comptent et non les intentions qui prévalent dans les consciences.

En l’occurrence, les politiques présentes sont mauvaises. Elles ne laissent aucune lueur qui incite à en dire du bien. Le pouvoir a beau jeu d’épingler les critiques en dénigreurs. Personnellement, il m’en coûte de ressasser tout le mal que je pense des mauvaises œuvres du gouvernement. Dénoncer systématiquement les actes du Prince qui se réduisent à faire du vent, revient à faire comme lui: du vent. C’est frustrant, autant pour celui qui critique que pour l’opinion publique, laquelle n’espère entendre que des raisons d’espérer.

Le deuxième écueil est que, ni vous journaliste, ni moi homme public, ne pourrons porter la vérité aux gens parce que les énergies humaines créatrices de richesses sont stérilisées par le mépris souverain  du rôle qui revient à la société dans son propre fonctionnement. Le grand problème algérien est l’idéologie dominante qui pense que la société humaine fonctionne sur des ordres d’en haut. On a infantilisé cette dernière à dessein en lui refusant l’accès à la vérité.

Le pouvoir politique dirige ainsi le pays par la voie de la rumeur et du mensonge organisés. Commenter une rumeur est non seulement dérisoire mais contribue à égarer l’opinion encore davantage. Ces deux  préliminaires étant ainsi posés, je vous invite à les mettre en facteur commun à toute l’interview…

Les récentes réactions de l’institution militaire ne sont pourtant pas des rumeurs…

Elles n’en équivalent pas moins à des rumeurs, en venant se mêler aux anecdotes de cafés du commerce.

En vérité, je ne crois rien du discours officiel récurrent. Et m’en tenir aux faits, je rappelle qu’au lendemain de la constitution dite pluraliste, tous les officiers supérieurs et généraux membres du Comité central du FLN, annonçaient solennellement qu’ils quittaient le FLN et qu’ils quittaient donc la politique. Depuis lors, un discours officiel ou un édito de la revue de Défense nationale, vient réitérer que « l’ANP a quitté la politique ».

Vraie pour une partie seulement de nos militaires, cette même assertion est complètement fausse pour un large secteur de l’ANP, un secteur qui est, non seulement politique mais qui, à lui seul, est la politique même, dans la mesure où s’y niche la grande machinerie politicienne qui étend ses innombrables ramifications, civiles et militaires, humaines et matérielles, financières et sécuritaires, à travers tous les corps de la société : Administration, médias, entreprises,associations, jusques au fin fond du pays et au cœur des populations.

On glose beaucoup sur la DRS, corps éminemment politique certes mais qui, ne l’oublions pas, compte des milliers d‘éléments qui, tous grades confondus, ont sacrifié leur vie pour la sécurité des citoyens, sans pour autant avoir jamais pesé d’une once dans la décision politique.

Que ses composantes soient civiles ou militaires, ladite machinerie va sans chef suprême depuis la disparition de celui qui en fut l‘architecte-fondateur, le premier et dernier responsable politique et militaire effectif : Boumediene.

On glose beaucoup sur la DRS, corps éminemment politique certes mais qui, ne l’oublions pas, compte des milliers d‘éléments qui, tous grades confondus, ont sacrifié leur vie pour la sécurité des citoyens, sans pour autant avoir jamais pesé d’une once dans la décision politique.

Vous ne pourriez pas citer un seul cas de fonctionnaire ou commis, du sommet le plus élevé à la base de la pyramide d’État, qui ait été désigné sans le consentement des « décideurs » c’est à dire de facto  par lesdits décideurs.

Par contre, tout autre serait une réflexion sur le rôle de l’Armée dans notre pays, le réel et le souhaitable.

Quel est donc le rôle réel de l’Armée et son rôle souhaitable selon vous ?

Il y a une différence capitale entre l’Algérie et des pays comme la Turquie ou l’Égypte où l’armée a joué ou continue à jouer un rôle politique central.

Dans ces pays-ci, le rôle de l’armée a été institutionnalisé. Il est transparent et clair. L’implication de l’armée dans la politique n’y est, ni implicite, ni capricieuse, ni d’inspiration angélique. Elle est inscrite dans la loi.

Étant de ceux qui n’ont jamais dénié un rôle politique à l’ANP depuis vingt ans, je ne cesse de répéter que nous avons besoin de changement, et que rien ne peut changer sans l’Armée encore moins contre l’Armée ». Que l’on s’en réjouisse ou pas, il s’agit d’un état de fait incontournable.Dans notre pays, il y a une contradiction totale entre ce que dit ou ne dit pas la Constitution d’un côté et le poids réel de l’armée, de l’autre, non seulement dans l’arrière-cour de la scène politique mais dans la conduite effective des affaires de la nation.

Cela étant rappelé, il reste à gravir le long chemin de sortie de l’informel par une définition claire de la place institutionnelle de l’Armée dans la politique. Une entreprise aussi importante ne peut pas être engagée par des clins d’œil ou des hochements de tête, encore moins par des contre-vérités. Si on veut vraiment être sérieux, ce rôle ne doit pas être traité dans des interviews ou des déclarations médiatiques mais par des textes de lois.

Étant de ceux qui n’ont jamais dénié un rôle politique à l’ANP depuis vingt ans, je ne cesse de répéter que nous avons besoin de changement, et que rien ne peut changer sans l’Armée encore moins contre l’Armée ». 

La légitimité de ce rôle réside notamment dans la perspective d’une démocratisation, processus qui ne peut pas être décidé par décret, un processus long, durant lequel la société est forcément vulnérable. D’où la nécessaire protection du pays et des institutions durant une période aussi délicate. Dans un tel processus, il n’y a ni honte ni gêne à dire que l’armée a un rôle à jouer. Encore faut-il le graver dans le marbre. Il faut que ce soit le résultat d’un pacte national, aux termes duquel l’armée et le peuple se protègent l’un l‘autre.

Faute d’une telle clarification, je trouve désespérant le cantonnement dans le pouvoir informel qui conduit forcément à la confusion des responsabilités. C’est-à-dire à l’irresponsabilité, puis à l’arbitraire pour finir dans le désordre et le chaos.

La veille du 3ème mandat on avait entendu un aveu terrible  «…nous nous sommes cassé le nez…je ne désigne aucun responsable » suivi d’applaudissements ponctués par « Troisième mandat ! Troisième mandat ! Troisième mandat ! » C’était une scène surréaliste, entre le pathétique et le grotesque.

Dans l’état actuel des choses, quel sera l’impact de la prochaine échéance électorale sur l’évolution de la situation politique ?

Les échéances électorales ont leur importance dans des pays où il y a des élections. Chez nous, il n’y a eu que des désignations. La seule élection non préfabriquée par le gouvernement,  est celle qui a été avortée par la démission du président Chadli Bendjedid de 1992.

Aux États-Unis, il y a une différence entre une présidence et une autre. Chez nous, quel a été le bienfait de l’élection de 1999 dont on nous avait expliqué que le choix s’était porté sur le « candidat le moins mauvais » ?

Des promesses ont été faites. Il ne serait pas long d’en dénombrer celles qui ont été tenues.

L’euphorie pétrolière des années 2000-14 a masqué l’extrême précarité engendrée par quatre mandats insouciants. Mise à nu aujourd’hui, cette dramatique précarité tournera forcément au tragique…

À l’instar du référendum de 2005 qui allait consacrer la prétendue réconciliation nationale, avec un taux de participation, de 104 % (sic) hors Kabylie, à en croire les chiffres officiels, le mandat présidentiel a été renouvelé à pas forcés  pour « parachever le processus de réconciliation  nationale ».

En 2009, troisième reconduction par effraction, par la suppression de la limitation en un tour de main du nombre de mandats, limitation déclarée « antidémocratique », avec la promesse présidentielle « de se consacrer à l’État de droit ». Le quatrième mandat fut dédié à la promesse de « l’instauration de la bonne gouvernance »

L’euphorie pétrolière des années 2000-14 a masqué l’extrême précarité engendrée par quatre mandats insouciants. Mise à nu aujourd’hui, cette dramatique précarité tournera forcément au tragique si on s’obstine vaille que vaille dans le mensonge politico-économique.

Pas besoin d’expertise pour savoir ce que le simple bon sens édicte : à savoir qu’une société se voue à la précarité lorsqu’elle vit avec une richesse qu’elle n’a pas créée.

Outre qu’elle n’est jamais suffisante à elle seule, la ressource unique va s’évanouir tôt ou tard. Il ne peut y avoir, ni stabilité, ni encore moins sécurité, en cohabitation avec une situation économique et sociale chaque jour plus précaire.

Donc le prochain processus n’aura aucun impact ?

Absolument. Le processus pseudo électoral est un non-événement, une continuation de la comédie qui ne fera que nous enfoncer davantage vers le chaos.

Le cinquième mandat du président Bouteflika n’a également aucune importance, selon vous, dans ce contexte ?

Qu’a signifié le quatrième mandat ? Depuis 2005, le président est malheureusement affecté par une défaillance physique considérable. Depuis des années, l’épreuve d’un homme est exploitée dans la démesure, de manière humiliante, pour lui comme pour nous tous. On instrumente la maladie d’un homme pour cacher un mal mortel celui-là, le mal d’un système qui roule sur ses jantes, usé jusqu’à la corde.

Abusés par une longue pratique de « rotation des hommes », vocable consacré aux purges récurrentes instaurées après la mort de Boumediene,  (dix-huit gouvernements entre 1999 et 2017), nous avons oublié qu’un système en décomposition ne se répare pas, ni encore moins ne se remplace du jour au lendemain.

Dans l’impasse actuelle, le MSP avait proposé le report de l’élection, qui n’en est pas une selon vous, pour une refonte totale de l’État algérien. Est-ce une bonne initiative ?

Passons sur ce dubitatif « selon vous »…qui montre la difficulté de communication entre nous. Le système a détruit le sens critique commun. Je persiste et signe : il n’y a jamais eu d’élection libre sous l’empire de ce système. À l’exception peut-être de celles de 1991

Que peut donc changer le report de quelque chose qui n’existe pas ? Avec tout le respect qui pourrait être dû à telle ou telle initiative, je dis qu’il y a là au moins  une absurdité ! À l’irruption du « printemps arabe » en 2011, chez nos frères et voisins, nous avons eu droit à un discours prometteur de la parade à l’extension dudit printemps chez nous…par une révision constitutionnelle !

Les fléaux sociaux, chômage, pauvreté, corruption, ce serait donc la faute à la Constitution ? Ce sont des mots ! La refondation de l’État n’avait-elle pas été déjà annoncée  en 1999 par l’instauration des trois fameuses commissions : celle de la réforme du système éducatif (Benzaghou), celle de la réforme du système judiciaire (Issad) et celle de la refondation de l’État (sic) (Sbih). Il n’y a pas eu de suite vingt ans après ?

Comment sortir de l’impasse politique selon vous ?

C’est dès la disparition de Boumediene que l’on s’est engagé dans l’impasse. Peut-être même dès l’indépendance.On s’y est enfoncé profondément au fil des deux dernières décennies.

Sortir de l’impasse ne relève pas d’une  recette de cuisine miraculeuse.  Il s’agit de réparer le système politique qui est mauvais, l’un des plus mauvais au monde. Et ce n’est pas à cause des hommes. Il y aurait des bijoux dans ce système, qu’ils ne serviraient à rien, tant le système est mauvais ; tant il fait outrage au bon sens, à des principes universels dont celui du respect des lois et de l’État de droit.

Comment réparer le système ?

Les moyens de s’en sortir existent dans notre pays. Mais ils coûteront cher, de plus en plus cher aussi longtemps que nous nous complairons à musarder dans la confusion et l’irresponsabilité inhérentes au pouvoir informel.

Cela passe par la réhabilitation des principes cardinaux de la gouvernance : l’État de droit,  la participation de la société civile, la responsabilité des décideurs à tous les niveaux. Il faudrait commencer, par exemple, par respecter tout simplement les lois et appliquer la constitution. Pour mettre fin à ces incessantes manipulations de la Constitution on serait tenté de suggérer l’addition d’un article 236 qui stipulerait: « Cette Constitution doit être respectée ».

L’Algérie a fait tourner la planche à billets à trois reprises en 2018. Aucune réforme structurelle n’a été lancée. Se dirige-t-on vers la réédition du scénario de 1992 ?

On a tout le temps parlé de réformes, toujours pour de rire jamais pour de bon. En réalité, plus on parle de réformes, plus on s’enfonce dans le non-respect des principes fondamentaux de la gouvernance. Point besoin d’expertise pour dire qu’on s’achemine fatalement vers le même scénario. D’où viennent les moyens d’honorer les salaires dus aux agents de l’État ? Des hydrocarbures. C’est-à-dire d’une richesse naturelle, que nous avons exploitée et non point créée. Quand la société ne crée pas de la richesse en permanence, il n’y a pas de miracle. Il arrivera un moment où il n’y aura plus d’argent.

L’Algérie est un pays qui ne fabrique ni dix mille, ni cinq mille, ni mille, ni même cent produits. Un « capitaine d’industrie » est chez nous quelqu’un qui importe des produits, les conditionne et les revend.

Prenons l’exemple de la France. Ce pays fabrique des dizaines de milliers de produits différents, du fromage aux lanceurs de satellites. Malgré cela, nous entendons des gilets jaunes aujourd’hui crier les difficultés qu’ils ont à joindre les deux bouts. L’Algérie est un pays qui ne fabrique ni dix mille, ni cinq mille, ni mille, ni même cent produits. Un « capitaine d’industrie » est chez nous quelqu’un qui importe des produits, les conditionne et les revend. On importe des voitures en pièces détachées fabriquées à 100 % à l’étranger qu’on nous refile sur place avec le brevet « made in Algeria ».

En matière monétaire, on n’a rien trouvé comme seule solution, que des mesures de bric et de broc, dont la planche à billets. Si cela avait été ce moyen miraculeux de devenir riche, il y a longtemps que l’homme s’en serait aperçu.Soyons sérieux !

Pas plus qu’on ne peut espérer abaisser une fièvre en cassant le thermomètre, on ne résoudra pas le problème du chômage en postulant qu’il n’y a « pas de chômeurs, mais seulement des gens qui ne veulent pas travailler ».

Comment remédier à cette situation ?

La solution est tout simplement le développement durable d’une économie, dont les fondements devraient être la connaissance, la créativité et l’initiative individuelles, la liberté d’entreprendre et la concurrence, ainsi qu’un réaménagement radical du territoire national et l’utilisation rationnelle des ressources naturelles.

Nous sommes neuf Algériens sur dix à occuper moins du dixième du territoire national. Nous tournons carrément le dos à notre pays : c’est un gaspillage monumental de nos potentialités, matérielles et humaines. C’est de surcroît une source de graves menaces pour l’intégrité du territoire.

Les progrès technologiques sont pourtant là, les ressources humaines et matérielles aussi, tous les ingrédients sont à notre portée pour redonner à nos populations l’espoir, les motivations et des raisons convaincantes de participer activement à la réalisation d’un projet crédible de redressement national. La juxtaposition d’un bric-à-brac de réalisations fragmentaires et autres fumisteries comme la planche billets, cela n’est pas un projet national.

En vérité, nous devons d’abord nous attacher à éliminer toutes les formes de dissipation et de gaspillage de ressources, qui dérivent de la mauvaise gouvernance et de la corruption.

Des ministres et d’autres responsables insistent régulièrement sur la lutte contre le « gaspillage » et la « corruption »…

Les mêmes insistent depuis des décennies sur les productions « hors hydrocarbures ». Le résultat est connu : les revenus des hydrocarbures sont passés inexorablement de 80 % à 99% !

À force d’en avoir ignoré les concepts originaux, le discours officiel a galvaudé les vocables de « gouvernance », de « gaspillages de ressources » ou « d’aménagement du territoire »  jusqu’à les rendre insignifiants pour le grand public, lequel ne les « entend » plus qu’avec beaucoup de prévention, tout comme d’ailleurs il en a été des locutions de morale, de justice, de libération nationale, de « socialisme », de « constantes nationales » et autres valeurs d’ancrage de la société, jusques et y compris les valeurs islamiques.

Faut-il pour autant se résigner à la défiguration de ces concepts et à la compréhension extrêmement réductrice qui a résulté de leur instrumentalisation politicienne ? Faut-il en laisser l’apanage à l’imposture ou faut-il au contraire les réhabiliter en les rétablissant dans leur sens authentique et leurs dimensions économiques, et socioculturelles profondes ?

C’est par une telle réhabilitation que passe obligatoirement toute tentative sérieuse de trouver les vraies solutions aux vrais problèmes.

La vie politique se noie dans un activisme politicien qui a pour résultat, sinon pour fin, de structurer la pyramide sociale en une chaîne prédatrice, qui va des nomenklaturas d’en haut à celles d’en bas, en passant par tout ce que compte la société comme forces conservatrices ou obscurantistes.

Le flot des rumeurs n’est ni fortuit, ni innocent, qui ordonnance les conversations[1] et qui charrie depuis des ans des thèmes du genre : « sentiment général de dégradation de la situation sociale », «  changement de la constitution »,  « nième mandat »« corruption » et « question prétendument angoissante de qui sera le prochain président ». Car la dégradation sociale et la corruption sont des phénomènes profondément ressentis depuis longtemps. Quant à la question du nième mandat, elle est récurrente depuis toujours. Alors pourquoi aujourd’hui le soudain recyclage en boucle de ces sujets, si ce n’est aux seules fins de les jeter en pâture sur la scène publique comme autant de sources de diversions par rapport aux causes profondes de ces situations ?

Quelles sont ces causes selon vous ?

L’inexistence d’un programme politique cohérent et déclaré, l’absence de vision et l’indigence de la pensée s’expriment par la voie des slogans et se nichent à l’abri d’un discours officiel qui est, soit mensonger, soit creux. Elles traduisent l’attrait obsessionnel pour les effets d’annonce ; elles disqualifient la capacité à fournir des solutions aux vrais problèmes de la nation.

La réalité des choses est que le sentiment dominant dans la perception des Algériens est une appréhension lancinante vis-à-vis de lendemains incertains. Une appréhension née et entretenue par la fragilité générale qui affecte la société, globalement et dans chacun de ses compartiments. Tout liant a disparu entre une société qui se sent abandonnée à elle-même, des pouvoirs publics faibles, des acteurs sociaux et politiques inconsistants et des institutions défaillantes. C’est une situation grave qui expose la nation à une véritable désarticulation.

Chacun récrimine tous les autres. Tous se rejoignent en fin de compte dans un soupir commun: « Allah Ghaleb » ! Comme si le subconscient dévoyait une formule de glorification divine en « C’est la faute à Dieu »

Chacun se vit, s’exprime ou se comporte en victime. Tout est la faute de l’autre. Pour le prince, c’est le peuple qui est mauvais ou « médiocre » ou « se détestant lui-même », pour l’homme de la rue c’est la gent publique prise en bloc qui est pourrie. Pour les uns, c’est le militaire qui est le mal absolu, dans d’autres consciences, ce sont les hommes publics qui sont des incapables-nés dont on ne peut, au mieux, que dégager le « moins mauvais » d’entre eux.

Chacun récrimine tous les autres. Tous se rejoignent en fin de compte dans un soupir commun: « Allah Ghaleb » ! Comme si le subconscient dévoyait une formule de glorification divine en « C’est la faute à Dieu », moyennent quoi on s’achète sans frais une bonne conscience. C’est l’alibi absolu des faibles qui ont choisi la résignation dans l’inaction, c’est l’argument suprême des puissants qui s’obstinent à perdurer dans l’impuissance.

Sortir de ces fragilités conjuguées implique la sortie du cycle de la défiance mutuelle entre le citoyen et la société politique. C’est un cycle auto-entretenu qui ne peut que s’emballer si chacun de nous se cantonne dans la posture qui se limite à se défausser de ses responsabilités présentes, politiques ou citoyennes, à se défausser « sur les autres » ou sur le passé. Rompre le cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons enfermés est donc l’affaire de tous les acteurs: la société, les acteurs de la vie associative civile et politique, les pouvoirs publics et les acteurs institutionnels.

Se défausser de ses responsabilités politiques ou citoyennes « sur les autres » ou sur le passé, est une démarche qui ne mènera nulle part.

Ce n’est par l’enfermement de tous les acteurs, réels ou virtuels, dans une sorte d’autisme généralisé que notre société se sortira de ce mauvais pas, car c’est l’affaire de tous qui est en question, aussi bien sous l’angle de la responsabilité que dans la perspective de l’action.

Quel rôle devrait jouer la société dans un processus de sortie de crise ?

La société doit recouvrer l’envie de s’en sortir, se reprendre pour pouvoir ensuite agir par la force de son énergie propre. Il lui échoit une grande part de l’assomption de son destin. Rien ne se donnera à elle pour rien, c’est la loi naturelle. Personne, ni aucune force ne lui présentera sur un plateau d’argent tous les ingrédients nécessaires à l’accomplissement de son destin. Le mieux qu’elle puisse exiger légitimement de ses gouvernants est que ceux-ci s’attachent en urgence à lever tous les obstacles qui entravent ses propres énergies créatrices.

Certes, la société est abandonnée à elle-même ; certes elle est livrée aux tracas des difficultés quotidiennes, sans information sur son passé ni sur son présent, sans projet social national qui donne des raisons de rêver d’un avenir meilleur, sans autre perspective que les cauchemars du lendemain et le sentiment d’insécurité d’ensemble.

Certes, la désespérance vis-à-vis de l’État défaillant détruit le sens civique, annihile le système immunitaire de pensée, ouvrant tous grands les exutoires-refuges vers les populismes et les extrémismes violents de toutes les formes.

Mais de là à se détourner de la politique comme d’« une sale chose », de là à laisser en somme la politique aux autres, cela revient en fin de compte à laisser les choses telles qu’elles sont, au bon vouloir de ceux-là mêmes dont par ailleurs on récuse la capacité ou la volonté de trouver des solutions aux problèmes dont on se plaint !

Quant à se mettre à tricher « en bas », à voler ou à contourner les lois sous le prétexte que les « autres », ceux d’en haut ou d’en bas, trichent, volent ou contournent les lois, il s’agit là de rien moins que de comportements antisociaux dont la première victime et la seule, est la société elle-même.

Qu’en est-il des pouvoirs publics ?

Les pouvoirs publics se condamnent eux-mêmes à l’échec s’ils prétendent servir l’intérêt général en faisant fi de la participation active de la population, tout en sachant pourtant qu’il n’est pas de décisions, petites ou grandes, qui puissent être mises en œuvre sans une coopération consciente de la population ; que cette coopération repose sur la motivation, c’est-à-dire sur une perception commune et consciente de la relation dialectique entre les décisions d’un côté, et l’intérêt tant individuel que collectif de l’autre côté. La motivation va donc reposer sur l’efficacité incitative de ces décisions ainsi que sur la qualité d’un travail informatif et pédagogique qui relève du devoir des pouvoirs publics et des acteurs sociopolitiques.

Or le pouvoir solitaire entrave les énergies créatrices individuelles dans tous les compartiments de la vie de la société ; il piétine les libertés fondamentales, il interdit le débat et la contestation : de ce fait, il s’interdit l’éclairage de la lumière contenue dans la discussion et la contradiction en même temps qu’il dédaigne les précieux apports de l’incontournable participation citoyenne à la mise en œuvre des programmes, des politiques et des lois.

L’usure du temps et le durcissement de l’autoritarisme arbitraire et incompétent ont creusé, sans cesse plus, le fossé qui sépare la société civile de la société politique.

Un tel dédain a des conséquences tragiques, quand c’est la sécurité tout particulièrement qui est en cause ; ce dédain du pouvoir politique vis-à-vis de la participation citoyenne au développement de la société, est d’autant moins supportable aux consciences qu’il reflète une indifférence manifeste, voire un mépris affiché vis-à-vis des préoccupations quotidiennes des citoyens, de leur avenir et de leurs angoisses.

L’usure du temps et le durcissement de l’autoritarisme arbitraire et incompétent ont creusé, sans cesse plus, le fossé qui sépare la société civile de la société politique. Au point que, dans les situations de menace extraordinaire, les services chargés de la sécurité collective ne peuvent pas compter sur l’indispensable coopération des citoyens dans la prévention des graves atteintes aux biens et aux personnes. C’est le contraire de ce qui se passe ailleurs.

On a vu comment la nation américaine s’est levée comme un seul homme, dans l’heure qui a suivi la tragédie du 11 septembre, comment le Français moyen s’est mobilisé aux côtés des services de sécurité au lendemain des explosions meurtrières dans le métro parisien comme lors des attentats de 2015_2016

On l’a vu en Espagne : un attentat meurtrier dans le métro madrilène, et même un seul homme abattu par des balles terroristes et ce sont des millions d’Espagnols qui occupent les rues pour crier leur rejet de la violence ; ce sont encore davantage de citoyens qui aident quotidiennement les services à en découvrir les auteurs ou à déjouer de nouvelles menaces de violence. Qu’est-ce qui nous différencie donc des Espagnols et autres Français, Britanniques ou Américains ?

C’est que dans des logiques d’État de droit, que l’on aime le pouvoir en place ou pas, on est imprégné de la même conscience collective de ce que de l’État vertueux se préoccupe d’abord de l’intérêt général, à commencer par la sécurité de tous : aussi, dans les situations de menaces contre la sécurité collective. Ce sont tous les citoyens qui se mobilisent spontanément aux côtés de ceux qu’ils perçoivent dans leur culture commune comme étant voués au service de l’intérêt public en général, de la protection civile en particulier.

Sous le règne de l’État de droit, c’est la logique de communion  pour l’intérêt général qui prévaut; si par contre on est dans la prééminence de l’arbitraire, c’est la logique de rupture et de défiance mutuelle qui l’emporte.

Plus le pouvoir politique est perçu comme se dévouant pleinement au service de l’intérêt général, plus il inscrit sa relation avec la société dans le cercle vertueux de l’acceptation mutuelle.

Plus le pouvoir politique est perçu comme éloigné de l’intérêt général en laissant se dégrader la situation sociale, plus il enfonce sa relation avec la société dans le cercle vicieux de la défiance et du rejet mutuels. C’est la spirale de l’illégitimité. En matière de sécurité notamment, la désespérance produira sans cesse plus de candidats au suicide ; la haine et la frustration annihileront tout réflexe citoyen susceptible d’aider à déjouer les forces qui instrumentalisent la désespérance.

C’est ce qui me fait répéter sans cesse, que dans une telle situation, c’est-à-dire sans la participation-reflexe de la population, jamais les services de sécurité à eux seuls ne parviendront à éradiquer le phénomène de la terreur politique. C’est vrai en Algérie comme dans l’ensemble de la planète terre.

Comment expliquez-vous l’absence des élites ?

Les élites ainsi que les acteurs sociaux, politiques et civils ont pour raison d’être, de multiplier les passerelles entre les gouvernants et les gouvernés. Voilà que le dévoiement de leur vocation en fait au contraire des agents aggravants de la rupture entre le pouvoir et la société. Ne pouvant exister qu’en tant que leurres dans un simulacre de vie associative civile ou politique, ils sont discrédités dès lors qu’ils sont asservis en rouages d’un système qui fonctionne en cycle fermé sur lui-même et pour lui-même. Faute de revenir à leur vocation première qui est de recentrer les débats et les activités sur les problèmes de la cité et leurs solutions, ils participent à l’aggravation de la fragilité d’ensemble.

En se consacrant par contre à l’éveil de la conscience citoyenne, tout en contribuant à déciller les yeux d’un pouvoir bloqué sur lui-même et enlisé dans l’erreur, les forces de bonne volonté se donneront la voix qui les rendra plus audibles au sein de la société comme face au pouvoir en place et seront de ce fait plus à même de peser sur le cours des choses.

Sur le plan institutionnel, les principes fondamentaux qui président à la bonne gouvernance sont en permanence battus en brèche: non observance des lois, déséquilibres et confusions de pouvoirs, opacité dans la prise des décisions et dans les pratiques politiques, absence de contrôles institutionnels crédibles dans les processus de désignation des serviteurs publics comme dans la prise des décisions et leur mise en œuvre.

La primauté des préoccupations de pouvoir dans la pratique politique, par rapport aux préoccupations des citoyens, ne laisse plus de place, ni de temps à la réflexion sur ces préoccupations ni à la recherche de solutions. Aussi la prééminence de la gestion du pouvoir par rapport à l’organisation de la vie de la cité se paye-t-elle par la dégradation continue des conditions de vie et par la prolifération du phénomène de la désespérance.

La faisabilité des solutions à la « sortie de crise qui sont ébauchées dans l’entretien repose sur l’incontournable participation des citoyens, tous acteurs sociopolitiques et institutionnels confondus. L’incapacité avérée des acteurs institutionnels à produire à eux seuls la solution est avérée.

Mais en ont-ils pris conscience ?

Là est la grande question. Où que ce soit, tout édifice institutionnel ne peut tenir la route que si les rôles y sont bien définis, les responsabilités clairement délimitées, donc pleinement assumées, ce qui est le gage de l’efficacité et du progrès, de la sécurité et de la stabilité.

Dans une situation de construction institutionnelle virtuelle, ce qui est le cas actuellement, ce ne peut être que du « n’importe quoi ». Celui qui est le « responsable » visible ne détient pas forcément l’autorité pour assumer ses responsabilités tandis que celui qui détient l’autorité réelle n’est, ni visible, ni comptable de ses décisions. Se sachant non comptable, il sera peu regardant, sur la sûreté de ses décisions ainsi que sur le choix de celui qui sert de « devanture ». Quant à ce dernier, sans le pouvoir réel de décision, il est condamné à être inopérant puisque discrédité aux yeux de l’opinion, des appareils administratifs ou des opérateurs économiques. D’où le règne de l’occulte et de l’irresponsabilité, d’où le cortège d’immobilisme, de mauvaises décisions et en fin de compte de gaspillages de ressources.

Dans la conduite d’un ensemble, un État, une entreprise, jusques et y compris une cellule familiale, le découplage de l’autorité et de la responsabilité ne peut conduire qu’à la confusion, à la régression et au chaos.

Dans la conduite d’un ensemble, un État, une entreprise, jusques et y compris une cellule familiale, le découplage de l’autorité et de la responsabilité ne peut conduire qu’à la confusion, à la régression et au chaos. Ce précepte fondamental de la bonne gouvernance devrait présider à la conception de l’ordre institutionnel nouveau dont nous avons besoin, de la place qui échoit à chaque corps social y compris aux forces armées.

Le rôle des forces armées dans le monde moderne consiste à assurer la défense de la nation, la préservation de son unité et de ses institutions, la défense du territoire et de son intégrité et non point la gestion de l’État ou le fonctionnement de la société.

Quant au phénomène du terrorisme, le discours officiel en a annoncé régulièrement, tantôt des « derniers soubresauts », tantôt les « effectifs résiduels », cela fait déjà quinze années que s’est déclenché le compte à rebours de ce « dernier quart d’heure » d’un type nouveau. Tant que l’on s’obstinera à réduire la problématique à sa dimension sécuritaire – c’est à dire à la seule légitime défense– en ignorant vaille que vaille les aspects politiques, économiques et sociaux, c’est-à-dire les causes profondes du phénomène, les choses ne peuvent qu’empirer. Le compte à rebours continuera à s’égrener sur quinze, trente autres années. Car seule la société dans toutes ses composantes – institutions étatiques, opinion et société civile –est en mesure de prendre en charge le traitement de ces causes. C’est le rôle du pouvoir civil. Celui de l’armée est d’accompagner la volonté populaire à travers ses exigences de justice de développement et de bonne gouvernance.

Cela ne peut se réaliser avec de la cosmétique. Mais il faut bien se dire que le refus du changement dans l’ordre expose au changement dans le désordre. À force de verrouiller la vie politique, de brider toute initiative citoyenne qui ne rentre pas dans le carcan officiel, c’est la pire des éventualités que l’on favorise : celle où des forces ou évènements extérieurs interviendront pour imposer le changement malgré l’armée, voire contre l’armée.

Il est temps que nos mœurs politiques s’affranchissent de tout type de rapports mutuels qui reposent sur une sorte de subordination servile des uns aux autres. Le principe de l’asservissement, quel qu’en soit le sens, doit laisser la place à la logique de l’alliance patriotique et républicaine fondée sur des réalités historiques, sociologiques et culturelles de notre pays, une alliance franchement proclamée, sans complexe, exempte de toute allégeance ambiguë et qui s’imposerait à elle-même, pour seule raison d’être, la sauvegarde de l’unité nationale et le service exclusif des intérêts supérieurs du pays.

Cela demandera du temps. On en a déjà perdu assez comme çà. S’il fallait définir en une expression simplifiée à l’extrême le nouvel ordre institutionnel dont nous avons besoin, je dirai que ce nouvel ordre doit être tel que les Algériens n’aient plus jamais à entendre une haute autorité clamer « nous avons échoué » et en même temps « je n’accuse personne ».

Dans une telle perspective, nos soldats gardiens de la nation, de son unité et de ses institutions se situent en retour sous l’irremplaçable et inégalable aile protectrice du peuple à travers ses institutions suprêmes. Émanant de la volonté populaire, celles-ci n’en seront que plus éloignées de toute tentation pour l’intrigue et donc mieux à même de préserver en toute garantie le statut des corps de sécurité, hors d’atteinte de toutes visées, jeux ou conspirations à caractère politicien ou revanchard. Un statut dévolu, au demeurant par notre Histoire et dont la cruciale validité est corroborée par les risques inhérents à tout processus d’édification d’un État de droit et authentiquement démocratique.

Les douloureuses épreuves que notre pays et notre peuple ont vécues nous ont appris que de tels risques ne sont pas seulement hypothétiques ou théoriques.

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