Le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) revient sur le septième vendredi de mobilisation contre le système en place qui intervient après la démission du président Abdelaziz Bouteflika. Mohcine Belabbas explique aussi sa vision du changement radical revendiqué par les Algériens. Son parti a appelé, durant plusieurs années, à des manifestations de rue pour créer un rapport de force et imposer une transition démocratique. 

 

Que retenez-vous du septième vendredi de manifestations en Algérie ?

C’étaient des manifestations importantes. Elles étaient attendues parce qu’elles intervenaient après la démission officielle du chef de l’État et des annonces faites par Ahmed Gaïd Salah, notamment la démarche à suivre pour la suite.

Les manifestations du vendredi constituent une réponse aux injonctions du chef d’état-major de confiner les revendications de changement de système dans l’application de l’article 102 de la Constitution.

Les principaux slogans entonnés vendredi par les manifestants évoquaient un changement radical du système. C’est-à-dire que la transition doit être gérée par de nouveaux visages.

Je pense que l’entourage de Gaid Salah n’a pas d’autres choix. C’est ce qui explique les hésitations en cours pour la mise en œuvre de l’application officielle du 102. Et de mon point de vue, ils n’ont pas intérêt à se précipiter pour aller vers l’application de cet article.

Ils doivent analyser de très près les revendications citoyennes sinon ils vont retomber dans des erreurs commises après la première feuille de route annoncée par Abdelaziz Bouteflika le 11 mars dernier qui a été rejetée de la manière qu’on sait.

C’est la solution constitutionnelle qui permettra au pays de traverser cette conjoncture selon la revue El Djeich…

Justement, le problème n’est pas d’aider le pays à traverser une conjoncture mais de faire en sorte qu’il connaisse, pour une fois, un vrai départ. Nous avons raté tous les départs depuis 1962. C’est les replâtrages successifs qui ont conduit l’Algérie à connaître des crises cycliques. C’est connu, chaque accommodement prépare la prochaine crise.

Les problèmes sont connus, à l’approche des élections présidentielles, les débats ont toujours été les mêmes : fraude électorale, candidat du système, candidat de l’armée, argent sale, instance indépendante de gestion des élections, conférence nationale, transition… etc.

Nous devons réfléchir à comment faire pour sortir de cette situation de crise cyclique et non à une manière qui pourrait nous permettre juste de traverser une conjoncture difficile.

Nous avons toujours réussi effectivement, à travers un certain nombre d’entourloupettes et de manœuvres, à résorber les crises que nous avions connues. Cela ne nous a, cependant, pas permis de régler nos problèmes de façon durable pour permettre au pays de réunir ses énergies pour asseoir le développement et le progrès attendus depuis 1962.

Je pense qu’il faut se saisir de cette opportunité pour aller vers une véritable refondation politique et un véritable changement de système. Aujourd’hui, nous avons l’avantage d’une mobilisation populaire immense et surtout pacifique avec une conscience politique aigue dont la détermination d’aller vers une Algérie de tous les Algériens n’a jamais été égalée par le passé.

En quoi consiste ce changement radical ?

Dans ce changement radical, le choix des hommes qui vont gérer la transition est important. Ils doivent être convaincus de l’importance de travailler à sauver l’Algérie et non pas à sauver un système politique qui a épuisé le pays.

Le problème actuellement est qu’il y a un certain nombre d’acteurs y compris politiques qui sont dans la manœuvre. Leur précipitation à s’engouffrer dans la brèche ouverte par l’irruption du peuple les confinent dans une sorte de course à la succession. C’est précisément le piège à éviter car c’est la voie royale vers une vaine tentative de sauver le système, encore une fois, au détriment de l’Algérie.

On n’appréhende pas de la même manière les mécanismes à mettre en place selon l’objectif de sauver le système ou celui de sauver l’Algérie. C’est aussi valable pour le choix des hommes qui est également important.

Comment ces personnes qui doivent gérer la transition pourraient être choisies ?

Dans la feuille de route que nous soumettons au débat, nous proposons d’élire trois personnalités qui vont constituer ce qu’on a appelé la Haute instance de transition. Pour les élire, nous avons pensé aux corporations importantes qui sont mobilisées dans ce mouvement: celle des magistrats, celle des enseignants universitaires et les syndicats autonomes qui représentent différents secteurs acteurs de la contestation de l’ordre établi.

Pour nous, il est important d’avoir un magistrat dans cette Haute instance pour la réhabilitation de la justice. Qui mieux que les magistrats pourraient agir dans le sens d’une justice indépendante de façon effective.

Pour les enseignants universitaires, on veut réhabiliter l’élite, le savoir, la science, l’université. S’agissant des syndicats autonomes, c’est une manière aussi de réhabiliter la représentation du monde du travail qui a porté le combat pour la dignité malgré une chape de plomb et une répression de tous les jours.

Nous sommes le seul pays au monde où à l’occasion d’une révolution, des magistrats sont sortis dans la rue. Ils ont même provoqué l’annulation des élections. À la veille de l’annulation des élections, ces magistrats avaient décidé de refuser d’encadrer le scrutin.

Les enseignants universitaires se sont, eux aussi, impliqués en organisant des débats et en prenant part aux manifestations de rue. C’est pareil pour les syndicats autonomes qui ont été jusqu’à refuser de rencontrer Noureddine Bedoui quand il a essayé de les impliquer dans la formation du nouveau gouvernement.

Ces catégories sociales représentent l’essentiel des Algériens. Un enseignant universitaire par exemple peut être un jeune ou un moins jeune. Il peut être issu d’une famille pauvre ou d’une famille riche. C’est la même chose pour le syndicaliste.

Pour nous, c’est une manière de donner un minimum de légitimité à l’instance qui va gérer la transition. Nous pensons que cette légitimité issue de la mobilisation est la seule garante de l’encadrement d’une feuille de route sérieuse pour amorcer un changement de système.

Des acteurs politiques reprennent souvent ce slogan : « tout le monde doit partir ». Est-ce possible ?

D’abord, il faut comprendre le sens de ce slogan. C’est parti de l’idée qu’il faut une véritable transition gérée par des acteurs qui n’étaient pas impliqués dans la gestion de ces dernières années.

Il faut un minimum de crédibilité pour prétendre participer à la gestion de la transition. Une fois qu’on a réussi à mettre en place les mécanismes nécessaires pour garantir une stabilité et une alternance démocratique au pouvoir, tout le monde recouvre ses droits de citoyens mais aussi de justiciable devant une justice extraite des griffes de l’exécutif et des lobbies.

Il ne s’agit pas d’exclure des personnes. Mais on ne peut pas accepter que des acteurs qui sont à l’origine de la crise participent à la gestion de la période de transition.

Peut-on imaginer une transition qui ne soit pas négociée avec ces acteurs ?

Bien sûr qu’on peut imaginer une telle transition. Des acteurs pensent qu’une transition doit automatiquement ressembler aux transitions qui ont préexisté ailleurs. Ils regardent du côté de l’Espagne, du Portugal, de l’Afrique du Sud et de la Tunisie ou des ex pays du bloc de l’Est voire d’Amérique du Sud.

Sauf que nous ne sommes pas l’Espagne, la Tunisie, l’Afrique du sud ou le Portugal. Les mécanismes de transitions dans ces pays sont étudiés et évalués par les spécialistes après qu’ils aient eu lieu.

Dans tous ces processus, le contexte politique, social, économique, en somme, les réalités qui ont précédé le déclenchement des événements, l’histoire du pays et la situation internationale et même régionale au pays en question déterminent les mécanismes qui peuvent permettre une transition aboutie.

On sait maintenant que nous sommes dans un soulèvement atypique. Il n’y a aucune révolution au monde qui s’est appuyée sur un tel soulèvement.

Pourquoi est-il atypique ?

C’est un soulèvement où il n’y a pas d’affrontements, de destructions ou de perte de vie humaines. Il n’y pas aussi de grands dérapages dans la rue. Nous sommes le seul pays où les manifestations se déroulent hebdomadairement, chaque vendredi. Les citoyens dans la rue donnent un délai d’une semaine aux décideurs du moment pour réagir et proposer des solutions. Durant la semaine, les gens travaillent normalement. Ce n’est pas le cas dans d’autres soulèvements où la colère accumulée s’exprime continuellement et souvent dans la violence. Nous sommes dans une révolution atypique et les solutions ne peuvent être qu’atypiques.

Il y a moyen d’organiser une transition de six mois comme nous l’avions démontré dans notre feuille de route précisé. Une transition longue ne peut pas être opérante, le pays a besoin de décisions fortes qui ne peuvent être prises que par un pouvoir légitime élu à cet effet et non pour réaliser la transition. La demande des Algériens est très claire et les mécanismes pour répondre sont faciles à mettre en place.

L’armée insiste sur la nécessité de rester dans le cadre de la Constitution…

Ce sont des slogans ! Si on avait vu les militaires intervenir en 2008 pour empêcher le viol de la Constitution, on aurait compris. Si on les avait vus intervenir en 2014 pour dire qu’il y a viol de la Constitution avec la candidature de M. Bouteflika pour un quatrième mandat, on aurait compris.

Si on les avait vus intervenir aussi quand le président de l’APN a été destitué en violation de la loi et de la Constitution, on l’aurait compris. Si on les avait vus intervenir quand il y a eu annulation de l’élection présidentielle, on l’aurait compris. Donc soit on respecte la Constitution dans sa totalité et tout temps, soit on passe outre cette Constitution. On ne choisit pas les article à promouvoir et ceux qu’on fait passer à la trappe ; soyons sérieux à ce niveau de responsabilité !. Les citoyens algériens sont aussi sortis dans la rue parce qu’ils ont assisté pendant vingt ans à des violations récurrentes de la loi et de la Constitution.

Les Algériens estiment qu’il faut mette en place des règles du jeu qui nous garantissent un État de droit à l’avenir. L’idée est d’aller vers une nouvelle Constitution équilibrée qui va nous permettre d’avoir ces mécanismes.

Est-ce qu’un bras de fer avec l’armée est possible ?

Pour l’instant, l’armée est restée dans la suggestion même si tout le monde sait que le commandement agit en sous-main pour provoquer un certain nombre de situations. Pour l’armée, c’est aussi le moment de cesser de s’ingérer dans des affaires politiques de façon définitive.

En 1988, il y a eu l’annonce selon laquelle l’armée allait se retirer de la politique. Mais la réalité a été toute autre. Depuis ce moment-là, les militaires ont continué à désigner les chefs de l’État et dans un certain nombre de cas, les ministres et les walis.

L’armée évoque l’article 28 de la constitution qui lui permet d’intervenir dans certaines situations…

Je pense que nous ne pouvons pas lire comme on veut les articles de la Constitution. Il ne faut pas oublier aussi qu’il y a un lien entre les différentes dispositions.

Dans la Constitution, l’armée est sous le contrôle du chef de l’État qui est le chef suprême des forces armées. Nous sommes aussi dans un pays où le ministre de la Défense est le chef de l’État.

Je ne vois pas comment l’armée peut agir de manière autonome par rapport au ministre de la Défense et le chef de l’État. En plus, même dans l’article 28, sauf à vouloir travestir la nature du mouvement et de ses revendications, les dispositions de cet article évoquent les questions de sécurité.

Dans son discours, le chef de l’état-major évoque l’absence d’institutions dont la présidence de la République. Nous sommes dans cette situation depuis un moment déjà.

Le chef d’état-major a parlé d’une poignée de personnes qui s’est accaparée des richesses du peuple. Le parquet a annoncé des enquêtes. Croyez à une réelle volonté de lutter contre la corruption ?

Je ne crois pas du tout qu’il y a une véritable volonté d’aller vers une lutte contre la corruption et d’autres phénomènes. Cette volonté existera le jour où (les décideurs) accepteront d’aller vers un véritable État de droit et vers une véritable justice indépendante.

Tant qu’ils refusent cette transition qui permettra de mettre en place les mécanismes garantissant le fonctionnement indépendant de la justice, on ne peut pas les croire d’autant plus qu’il y a des expériences par le passé.

Il y a toujours eu des promesses en Algérie sur une volonté de combattre le phénomène de corruption et celui de la fraude électorale, on a vu le résultat.

La dernière révision de la Constitution remonte à 2016. C’est très difficile de croire en une volonté subite des dirigeants d’aller vers un véritable changement.

Le fait de soumettre des hommes d’affaires extrêmement influents dans le pays à une interdiction de sortie du territoire nationale ne démontre-t-il pas l’existence d’une volonté de lutter contre la corruption ?

Pas du tout !  Je vois qu’il y a, en partie, des tentatives de règlement de comptes à travers la justice et d’autre part une volonté de lancer des messages ou de circonscrire un certain nombre de problèmes en relation avec la corruption. Il ne faut pas oublier qu’il y a une demande populaire forte pour lutter contre la corruption. Mais la manière avec laquelle ils ont agi pose problème.

Pourquoi pose-t-elle problème ?

Nous constatons qu’il y a encore beaucoup d’opacité. Il n’est pas normal que des Algériens découvrent qu’ils sont soumis à une interdiction de sortie du territoire nationale au moment où ils se déplacent vers un aéroport.

On doit informer les gens qu’il y a des poursuites contre eux. Il faut agir et adopter des procédures régulières et légales.

Nous sommes dans une situation où il y a une panique qui s’est emparée de beaucoup d’Algériens sur de supposées listes qui circulent. Il faut faire les choses dans la transparence. Celle-ci va aider à calmer les esprits et va leur permettre de gagner en crédibilité.

Et je constate que jusqu’à présent, il n’y a qu’Ali Haddad qui a été arrêté pour une affaire (qui n’est pas liée à la corruption).

Dans les faits, le refus d’aller rapidement à de véritables organes de transition issues de la société civile mobilisée est en partie lié à une volonté de maintenir l’opacité sur les dossiers de corruption. De tels organes peuvent, en effet, prendre des mesures transitoires en attendant une justice transparente.

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