Me Miloud Brahimi a publié, en novembre dernier, En mon âme et conscience, aux éditions Casbah. Dans cet ouvrage, le célèbre pénaliste et ancien président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH) propose aux lecteurs des analyses et des entretiens, publiés au cours de ces dernières années, sur des questions liées notamment à la justice, aux droits humains et à la politique nationale. 

En 1998, vous estimiez que la justice était en mauvaise état. Qu’en est-il aujourd’hui après tous les changements opérés pour réformer le système ?

Je suis très dubitatif s’agissant des changements intervenus au sein du système judiciaire. Certes, il y a eu incontestablement des progrès. Actuellement, on enregistre moins de procès délirants contre les cadres de la nation. L’État s’intéresse beaucoup moins au fonctionnement de la justice. Ce qui va un peu dans le sens de son indépendance. Mais si je devais tout résumer en une phrase, je dirais qu’on peut et qu’on doit mieux faire. Les choses ne sont pas parfaites. Loin de là. La justice ne peut être détachée du fonctionnement général du système. Nous ne voyons de justice réellement indépendante que dans un système démocratique. La démocratisation de l’Algérie est en cours mais on ne peut pas dire de l’Algérie est un pays démocratique au sens moderne du terme.

Ces changements ne sont pas satisfaisants selon vous ?

Du point de vue de l’écrit et de l’intention, les changements qui ont eu lieu vont dans la très bonne direction. Dans la pratique, c’est beaucoup moins évident. Soyons plus concrets. Quand on parle de la justice, on vise généralement les dossiers sensibles. Or, ces derniers ne constituent, en réalité, qu’une extrême minorité. Ils ne peuvent donc être une mesure pour le fonctionnement de la justice. 99,99% des affaires judiciaires concernent l’Algérien moyen. Et celui-ci n’est pas très satisfait généralement du traitement. Même si le pouvoir n’intervient pas puisque ce sont des dossiers qui ne l’intéressent pas. Cela nous renvoie à un problème de formation. Nous avons honnêtement d’excellents magistrats. Nous avons également d’autres dont la qualité de formation laisse à désirer. L’observation que je fais pour les magistrats vaut aussi pour les avocats.

Vous dites qu’il y a moins de procès délirants contre les cadre de la nation. Dans votre livre, vous évoquez une période de quinze ans entre chaque campagne contre la corruption. Est-ce le calme qui précède une nouvelle tempête ?

Je n’ai aucune idée. Nous avons le sentiment que le pouvoir a levé le pied. C’est-à-dire qu’il y a actuellement une accalmie totale sur le plan de la chasse aux cadres de la nation. Je ne peux que formuler l’espoir qu’on ait finit définitivement avec la persécution des cadres gestionnaires. Celle-ci a coûté très cher au pays. Elle a remplacé la lutte contre la corruption et elle a découragé les cadres nationaux. Tout le monde connaît quelles ont été les conséquences.

Il n’y avait pas de lutte contre la corruption, selon vous. À quoi visait cette « persécution des cadres » ?

Ce n’était effectivement pas une lutte contre la corruption mais une persécution des cadres. Je n’ai pas de réponses à apporter parce que je ne suis pas satisfait des questions que je me suis posé. Ceci dit, je suis convaincu que ce sont des campagnes inutiles, dangereuses et négatives.

Vous étiez constitué dans les plus grands procès qu’a connus l’Algérie. Y-avait-il au fond de la corruption ou est-ce que les dossiers étaient, selon vous, totalement vides ?

La campagne était très lourde. Elle a concerné des cadres totalement intègres et d’autres qui ne l’étaient pas. Dans l’ensemble, la motivation était beaucoup moins la lutte contre la corruption que la volonté de brider ces cadres dans je ne sais quelle intention. Je peux émettre l’hypothèse que le système voulait conservait la maîtrise de la gestion et ne voulait pas qu’émergent, par leur compétence, des cadres qui auraient pu constituer une force dans le fonctionnement du système.

Est-ce que ces procès ont répondu à toutes les questions ?

À mon avis, non. Ce n’étaient d’ailleurs pas leur but. Prenons un exemple. Derrière le procès Sonatrach, il y avait une volonté politique : se débarrasser de Chakib Khelil. On y a réussi pendant un moment. Il a même été inculpé avec sa femme et ses trois enfants. Il aurait même fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Les choses ont ensuite évolué différemment d’une façon politique qui a permis à M. Chakib Khelil de revenir dans le pays sans aucun problème.

Était-il responsable des problèmes soulevés lors du procès ou était-ce une victime ?

Tant qu’il n’a pas répondu aux différents griefs qui lui ont été opposés, il est impossible d’émettre la moindre hypothèse dans un sens ou dans l’autre. Mais il reste en tout état de cause au bénéficie de la présomption d’innocence.

Des journalistes et des artistes sont poursuivis par la justice. Leurs avocats parlent de campagne contre la liberté d’expression. Est-ce que vous partagez ce sentiment ?

Je ne partage pas du tout ce sentiment. Il n’y a qu’à lire la presse nationale tous les jours pour s’en convaincre. Personnellement, je lis entre autres Liberté, El Watan et le Soir d’Algérie. Ces journaux font preuve d’une liberté totale. Je ne sache pas qu’ils aient été ennuyés ou qu’ils soient susceptibles de l’être. Concernant les blogueurs, j’ai l’impression que le pouvoir a du mal à gérer ce qui est tout à fait nouveau pour lui. C’est à dire internet et la presse électronique. Je constate aussi que certaines personnes ne connaissent pas les limites que la loi impose. Toute personne doit respecter aussi bien les lois que les gens dont elle parle surtout lorsqu’on est journaliste.

Un parti politique a appelé au report de l’élection présidentielle pour une refonte de l’État. Est-ce que vous y êtes favorable ?

Nous vivons dans un monde qui est sens dessus-dessous avec à sa tête une puissance dont le président est un homme totalement imprévisible, y compris pour ses collaborateurs. Nous appartenons à un monde qu’on dit arabo-musulman qui ne s’est jamais aussi mal porté depuis que le monde est monde. C’est dans ce cadre là que je situe les circonvolutions auxquelles j’assiste à propos du report ou non de l’élection présidentielle même si, d’un point de vue général, l’Algérie ne se porte pas trop mal par rapport à cet univers.

Donc je suis vraiment circonspect sur le report ou le non report de la prochaine élection. Je vais essayer d’être aussi clair que possible. Je ne connais pas une seule élection présidentielle ou autre qui ait bouleversé l’ordre des choses. L’exception qui confirme la règle est l’élection législative de fin 1991 remportée par le FIS (dissous) puisqu’elle a été annulée. Toutes les élections depuis l’indépendance ont confirmé le statut-quo. Donc si on ferait cette élection, elle va confirmer le statut-quo. Si nous ne ferions pas cette élection, nous resterions dans le cadre du statut-quo.

Ceux qui appellent au report de l’élection évoquent également la mise en place de grandes réformes…

Pour moi, le problème fondamental qui se pose en Algérie n’est pas celui de l’élection. Le problème est celui du passage de relais à une jeunesse qui n’en peut mais et qui est en train actuellement de risquer sa vie dans les mers. Dans notre pays, il n’y a rigoureusement aucun passage de relais. Un dialogue national autour des réformes serait le bienvenu. Espérons qu’on comprenne, cette fois-ci, qu’une élection n’est qu’une étape dans la résolution possible des vrais problèmes du pays.

Qu’est-ce qui empêche ce passage de relais ?

C’est très probablement ce que vivent tous les pays qui sont sortis de la colonisation. La génération de l’indépendance s’est retrouvée au pouvoir. Elle ne veut pas abandonner. Il n’y a pas de solution ou de réponse miracle.

Quel pourrait être le rôle de l’armée dans un processus de sortie de crise ?

Nous devons beaucoup de choses à l’armée. Elle nous a préservés durant la décennie rouge du terrorisme d’un passage dans le néant. Aujourd’hui, elle a un grand rôle à jouer dans le maintien de l’ordre. Elle le fait admirablement, assez correctement et pacifiquement. Ceci dit, il faut bien qu’un jour, aussi proche que possible, elle retire complètement de la politique pour se consacrer à ses tâches d’armée moderne vouée à la défense et à la sécurité du pays.

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