Kacem Kafi est le fils de l’ancien président du Haut comité d’Etat (HCE), Ali Kafi, décédé le 16 avril 2013. Dans cet entretien, il affirme son père était « très amer » par rapport à l’évolution de la situation du pays et qu’il aurait « adoré » assister l’avènement du mouvement populaire du 22 février.  

La commémoration du sixième anniversaire du décès de votre père a-t-elle, cette fois-ci un goût particulier, dans un contexte marqué par des manifestations populaires sans précédent contre le système ?

Je pense que mon père aurait adoré vivre ce moment-là. Il serait parti avec le cœur léger au lieu de partir dans les circonstances qui prévalaient à cette époque-là (2013) et que tout le monde connaît. Il ne s’attendait sans doute pas à ce qui se passe aujourd’hui.

Dans quel état d’esprit était-il parti ?

En 2010, mon père avait indiqué dans une déclaration à la presse que le pays se dirigeait vers l’inconnu. Il est décédé trois ans plus tard au moment où rien n’était clair pour l’Algérie et au moment où il n’y avait pas de perspective, ni politique, ni économique, ni sociale. En fait, il est parti très inquiet, très dépité et amer par rapport à l’évolution de la situation.

Pourquoi était-il aussi amer ?

Il était amer à cause de la situation du pays, de la prédation et de la corruption érigées en modèle de gouvernance qu’il a constamment  dénoncé et dont les résultats sont visibles aujourd’hui. Des millions d’Algériens sortent chaque semaine en Algérie pour protester et exprimer leur rejet de ce système. Mais il faut reconnaître à Abdelaziz Bouteflika une seule et unique réalisation: l’unification de ce peuple. Il faut reconnaître qu’il a fait l’unanimité contre lui.

Votre père était très critique par rapport à Bouteflika. Il n’était pas aussi virulent par rapport à son prédécesseur. Avait-il un conflit avec lui?

Liamine Zeroual est quelqu’un d’intègre et de propre. Abdelaziz Bouteflika est un imposteur, un faussaire, un hypocrite et un rancunier. Mon père n’a pas cessé de le dénoncer depuis le début des années 2000 car il trouvait que son bilan était désastreux. Mais la mésentente entre les deux hommes ne date pas des années 2000.

Dans les années 1970, mon père, qui était ambassadeur à Tripoli s’est déplacé spécialement à Alger pour s’entretenir avec Houari Boumédiène au sujet des transferts des reliquats des ambassades algériennes après l’instruction d’Abdelaziz Bouteflika. En tant que ministre des Affaires étrangères à l’époque, il avait instruit les ambassades d’envoyer ces reliquats sur un compte à Genève. Ce que mon père a catégoriquement refusé de faire.

Est-ce que Bouteflika était le seul maître à bord depuis son retour en 1999 et donc l’unique responsable de la situation du pays selon vous ?

Bien sûr qu’il est responsable de la situation du pays. Il ne peut en être autrement quand on s’octroie les prérogatives de tous les ministres jusqu’à le droit de nommer le directeur d’une petite structure. Si vous faites allusion à l’armée, il y avait un accord, une entente ou un partage des intérêts pour éviter les conflits. Nous savons comment ce pays était dirigé.

Vous avez participé à toutes les manifestations. Pourquoi ?

J’ai participé à toutes les manifestations depuis le 22 février dernier car je vois l’état dans lequel se trouve le pays et la situation dans laquelle vit sa jeunesse. Dans les pires moments du terrorisme, les Algériens ne traversaient pas la Méditerranée au péril de leur vie. C’est un phénomène qui est apparu sous le règne de Bouteflika.

Il faut savoir que sans stratégie de développement, et sans définir les buts a atteindre, on n’ira nulle part. Pour preuve, en 1999, nous dépendions des hydrocarbures a 98%. Nous sommes en 2019 et nous dépendons toujours à 98% de ces mêmes ressources, non renouvelables, en tournant le dos aux énergies du futur.

Les Algériens sortent manifester contre toutes les figures du système en place depuis 1962. Votre père a fait partie, lui aussi, du système à un moment donné…

Il n’était pas une figure du système. Mon père a présidé le HCE pendant un an et demi. C’était par devoir qu’il avait accepté de le faire au moment où personne ne voulait prendre des responsabilités, surtout après l’assassinat de Mohamed Boudiaf. À cette époque, l’Algérie était vraiment sur une corde raide. Dans les caisses de l’Etat, il y avait 600 millions de dollars qui appartenaient aux épargnants.

Mon père n’était pas d’accord avec la politique de confrontation adoptée par son prédécesseur qui ne connaissait pas forcément les réalités algériennes. Au lendemain de l’assassinat de Boudiaf, il voulait donc changer de cap. Pour lui, le problème était politique, la solution devait l’être aussi.

Pour lui, la solution n’était pas d’envoyer des gens dans les camps au sud du pays. À partir de mai 1993, il a engagé un dialogue avec toutes les forces vives du pays (partis politiques et société civile). Il a envoyé Lamine Zeroual à Blida pour négocier avec Abassi Madani et Ali Belhadj. Il y a eu un tollé.

Après l’épisode du HCE, il est resté à la tête de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) jusqu’en 1995. Il n’a pas voulu d’un autre mandat à la tête de l’association. Il s’est consacré par la suite à l’écriture de ses mémoires. Il a dit certaines vérités qui ne sont pas forcément bonnes à dire.

 

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