Une photo partagée sur Facebook par Akram Kharief.

Directeur du site Menadéfense, Akram Kharief est journaliste spécialisé dans les questions de sécurité et de défense. Il revient dans cet entretien sur les violences lors du huitième vendredi de mobilisation contre le système.  

Actu-fil.com : Les manifestations du huitième vendredi se sont terminées par des scènes d’émeutes. Comment expliquez-vous cela ?

Akram Kharief: Je pense qu’il y a eu tentative délibérée de casser la manifestation. De toutes les façons, à voir avec quelle férocité la police a défendu la place du 1er mai le 22 février passé, on comprend vite que le choix du terrain (Place Audin et la rue Didouche Mourad, NDLR) pour les manifestations du vendredi a été dicté par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et le pouvoir.

Car c’est un piège à ciel ouvert où la police peut découper le long boyau de manifestants en autant de carrés qu’ils voudraient pour les mater. Je pense qu’il y a eu vendredi un excellent prétexte pour tester cette théorie, qui a marché. Après, oui, en effet, il y a eu l’attaque injustifiée de la petite centaine de voyous qui sont sortis de nulle part. Mais cela ne justifiait en rien la charge et l’attitude offensive des Unités de maintien de l’ordre (UMO) envers les paisibles citoyens qui marchaient.

Il faut noter que de nombreux policiers ont été blessés, certains sont tombés dans des guets-apens tendus par des voyous qui les ont poignardés.

Qui est responsable de ces affrontements enregistrés ?

En premier lieu, les donneurs d’ordres de la DGSN. Les Unités de maintien de l’ordre (UMO) sur place auraient pu opter pour une tactique plus flexible et ne cibler que les voyous et enfin la bande de voyous qui s’est attaquée à eux. Sans oublier ceux qui auraient pu constituer et financer ce groupe de voyous. Ce qui est une hypothèse plus que plausible.

Était-il possible de ne cibler que des voyous?

Oui, les Unités de maintien de l’ordre auraient pu se retirer un peu plus haut et les charger (sur le boulevard Mohamed 5, NDLR). Cela aurait créé une zone tampon où les citoyens ne se seraient pas aventurés. Là, ils auraient pu utiliser d’autres moyens, plus vigoureux, contre ces voyous. Il est presque certain que les UMO ont reçu l’ordre de charger tout le monde et disloquer la manifestation.

Vous avez évoqué un changement de stratégie des autorités face au mouvement populaire. En quoi consiste-t-il?

Le dispositif était plus engagé que d’habitude, avec une unité de maintien de l’ordre qui a tentée de briser la manifestation vers 14h30 avant d’être submergée par le flot de citoyens. Il y avait aussi le prépositionnement du GOSP (Groupement des opérations spéciales de la police), qui annonçait une charge des UMO sur les manifestants. Enfin, la concomitance entre les communiqués de la DGSN et l’assaut en lui même laisse indiquer que cette éventualité était préparée.

Est-ce que l’intervention du GOSP pour maîtriser les « délinquants » était justifiée vu ce qui s’est passé ?  

Oui et non. Dans ce genre de situations, le GOSP a un rôle à jouer: casser l’encerclement contre des policiers isolés et assaillis par des émeutiers, évacuation de personnes, exfiltration d’agents en civil ou même protection ad hoc de certaines zones sensibles. Leur mission est l’intervention, ils n’auraient pas dû intervenir contre les manifestants de manière directe à mon sens. Mais je pense que puisqu’ils étaient sur le terrain, ils ont été sollicités.

Ces heurts peuvent-ils se reproduire vendredi prochain ? 

C’est une prédiction que je ne peut faire. Ce genre de heurts est malheureusement normal, voire minime, comparativement à ce qui se passe dans d’autres pays. Jusqu’à vendredi soir la police a eu une attitude très professionnelle en veillant sur les manifestants et en évitant la violence. On n’a vu jusque là aucune charge, ni matraquage.

Les policiers essayaient de maintenir la distance entre eux et les manifestants les plus excités à coup de spray lacrymogènes et non à coup de matraque. Sous d’autres cieux le maintien de l’ordre se fait à coup de Kalashnikov.

Il reste que cette police, qui a été neutre et bienveillante, peut se transformer tout à coup en un instrument de répression d’une redoutable efficacité à cause de la volonté politique. C’est donc du côté des autorités, souvent cachées, que se mesurera le degré de violence à venir, mais dans tous les cas, le peuple a déjà gagné la partie. Il ne lui reste qu’à passer à la caisse.

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