L’ancien chef du gouvernement, Ahmed Benbitour,  analyse dans cet entretien accordé à Actu-fil.com,  la situation politique et économique du pays.  Il affirme le 5 ème mandat « est venu  confirmer que la voie du dialogue pour la réalisation du changement salutaire est totalement fermée ».

Vous n’êtes pas candidat à l’élection présidentielle. Qu’est-ce qui a motivé votre décision ?

Les résultats des élections présidentielles ont toujours été décidés par les hautes autorités du pays, en faveur d’un candidat choisi à l’avance et en aucun cas en fonction du contenu des urnes. Ce qui ne laisse aucune chance pour tout autre candidat de réussir.

J’avais prédit et annoncé, bien à l’avance, la candidature pour un 5 ème mandat du Président en exercice. Tout ce qui reste dans l’opération électorale, c’est le taux de participation qui devient dans de telles circonstances, l’instrument de mesure adéquat de la profondeur du gap entre gouvernants et gouvernés. Alors, toute candidature, en dehors de celle désignée, ne fera qu’augmenter le taux de participation et faussera la mesure du gap. C’est pour cela que je n’ai pas voulu participer.

Vous avez appelé les Algériens à une « mobilisation soutenue pour la sauvegarde de la patrie ». Comment imaginez-vous cette mobilisation ?

Le succès de cette mobilisation exige la définition d’une nouvelle méthodologie. Cette méthodologie s’appuie sur deux axes principaux : l’unification de l’objectif et la diversification des modes et des instruments de mobilisation en vue d’atteindre l’objectif.

L’unification de l’objectif permet de bénéficier de la synergie entre les actions individuelles et collectives engagées vers l’atteinte de l’objectif.

La diversification des modes et des instruments assure la mobilisation la plus large possible d’une part et permet de prémunir l’atteinte de l’objectif contre les réactions négatives éventuelles de quelques parties prenantes, d’autre part.

Que faire, concrètement ? D’abord, adopter un objectif unique : La sauvegarde et la prospérité de la Patrie Algérienne, avec le mot d’ordre : Sauvegarde et Prospérité

Face à l’imminence des menaces, il faut travailler à la sauvegarde, mais la durabilité de la sauvegarde ne peut être assurée sans prospérité. Ensuite élaborer un discours construit sur une analyse rigoureuse et scientifique pour démontrer les menaces sur l’avenir immédiat de la Patrie et l’impérative nécessité d’une mobilisation pacifique pour la sauvegarde.

Quelles sont les raisons de votre  absence au  sommet  de l’opposition ?

Les raisons sont celles indiquées en réponse à votre première question. Participer avec un seul candidat augmentera inutilement le taux de participation, puisque, nous savons d’avance, qui sera Président pour le prochain mandat.

Le Président Bouteflika veut briguer un 5 ème mandat. Si l’opposition critique la « candidature de trop », les partisans de Bouteflika estiment que sa reconduction est une nécessité pour la pays. Quelle est votre lecture ?

Si, avec une aisance financière particulièrement favorable au développement économique et sociale et des gouvernements travaillant sans opposition effective pendant 20 ans, le pays se trouve avec un Etat déliquescent et des perspectives inquiétantes ; comment imaginer que ces mêmes tenants du pouvoir pourraient réhabiliter le pays dans la bonne voie ?

Des manifestations contre le 5 ème mandat sont organisées à travers le pays. Deux autres appels à manifestations pour les 22 et 24 février ont été lancés . Quelles analyses faites-vous de ces mouvements de protestations ?

Les citoyens ont pris conscience des menaces graves sur l’avenir de la patrie. Un 5 ème mandat est venu leur confirmer que la voie du dialogue pour la réalisation du changement salutaire est totalement fermée. Alors que reste-t-il autre que la rue pour exprimer l’appel au changement ?

 La rue peut-elle réussir là où la classe politique a échoué ?

L’échec n’est pas du côté de l’opposition mais du côté des tenants du pouvoir. Cependant, nous devrions apprendre à tirer les leçons de nos expériences et celles des autres. Larbi Ben M’hidi Allah Yarhmou avait dit en réponse à une question semblable à la votre : « répandez la Révolution dans la rue et le peuple l’embrassera ».

Les expériences de Tunis et du Caire de 2011, ont démontré que lorsque la population s’installe, avec persévérance, dans un espace ouvert et connu de la capitale, elle peut faire partir le Chef de l’Etat, même si elle n’a pas de programme ni de leadership. Justement, parce qu’elle n’a ni programme, ni leadership, elle fait partir le Chef de l’Etat, mais elle ne réalise pas le changement, désiré.

Qui gère le pays ? Le Président affaibli par sa maladie, est-il réellement en mesure d’assurer ses missions constitutionnelles?

Le pays n’est pas géré, sinon, on ne serait pas arrivé à une telle perspective négative pour le pays.  Il y a, au mieux, le suivi des affaires ordinaires. J’avais expliqué à d’autres occasions que la déliquescence de l’Etat se mesurait par cinq critères. Le cinquième est justement, l’émiettement des pôles au sommet de la haute hiérarchie de l’Etat.

 Le rôle de l’armée sur la scène politique est remis sur le tapis à l’occasion de chaque élection présidentielle. Cette institution a-t-elle choisi son candidat pour les élections du 18 Avril ?

Dois-je vous rappeler que le candidat pour un 5éme mandat n’est autre que le Chef Suprême des Armées ?

Les réserves de change de l’Algérie ont chuté en dessous de 80 milliards de dollars. Que représente ce chiffre pour un pays dont les revenues restent totalement dépendantes  de la rente pétrolière ?

Les recettes d’exportations d’hydrocarbures ont chuté de 63 milliards US$ en 2013 à 27 milliards US$ en 2016, ce qui laisse un déficit de la Balance des biens et services de l’ordre de 30 Milliards US$ par an. Alors, ce niveau de réserves couvrira les déficits de moins de trois années. Autrement dit, en  2021, nous pourrons nous retrouver en pénuries de produits sur les marchés.

Pourquoi a-t-on échoué à rendre l’économie algériennes plus performante, malgré  une aisance financière de plus de deux  décennies ?

Tout simplement, parce que les tenants du pouvoir ont utilisé cette aisance financière pour

augmenter la dépendance de notre économie de l’étranger. Effectivement, la facture d’importations de biens et services est passée de 12 Milliards US$ en 2001 à 68 Milliards US$ en 2014, à laquelle il faut ajouter 8 Milliards US$ de transfert des bénéfices des sociétés étrangères exerçant en Algérie.

La planche à billet nous a évité un recours à l’endettement extérieur. Cette option est-elle pour autant écartée définitivement ?

La planche à billet est utilisée pour financer le déficit du budget de l’Etat en dinars. Elle n’a donc pas de relation avec l’endettement extérieur. Bien entendu, ses conséquences sont une forte inflation. Mais le recul du recours à l’endettement extérieur est la conséquence du recours à la ponction sur les réserves de change qui seront épuisées au-delà de 2020.

Quelles sont les réformes urgentes à entreprendre pour éviter le chaos économique  à l’Algérie ?

Les tâches prioritaires pour atteindre l’objectif de la sauvegarde et de la prospérité, se classent en deux dimensions : la construction des institutions, l’amélioration du comportement individuel et collectif.

La priorité de la construction des institutions se réalisera en quatre chantiers : la refondation de l’Etat, la refondation de l’école, la refondation de l’économie, la promotion des compétences  nationales et la maitrise de la numérisation ainsi que la quatrième révolution industrielle.

La priorité de l’amélioration des comportements individuels et collectifs concerne tous les maux sociaux allant de la lutte contre la corruption, les passe-droits, la lutte contre le gaspillage, l’absentéisme, le népotisme, l’opportunisme, le laisser aller, l’incivisme, le manque d’éducation citoyenne… Autrement dit la construction d’une société qui repose sur les valeurs, les lois et les règles saines, où les individus se font confiance lorsqu’ils interagissent, où la bonne éducation et le travail sont des atouts de la réussite sociale et individuelle, où la justice prévaut, où la malhonnêteté, le vice et la brutalité sont proscrits comme mode de progression dans la sphère publique et combattues et dénoncées dans la sphère privée.

Pour le détail de la conception et la mise en œuvre de ces réformes, voir le livre que j’ai publié en2015:  « l’Algérie de l’espoir »;

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