Diplomate de carrière et ancien ministre de la Communication, Abdelaziz Rahabi évoque dans cet entretien le mouvement populaire et les solutions possibles à la crise que traverse le pays.

 

Le président Bouteflika veut prolonger son mandat. Ce scénario est-il envisageable alors que la mobilisation populaire contre sa feuille de route est de plus en plus forte ?

Ce scénario n’est pas envisageable. Le 28 avril le président ne sera pas là.

Ce n’est pas l’impression qu’il donne à travers ces derniers messages adressés à la Nation..

Ce n’est pas lui qui écrit ces lettres. Vous évoquez les messages attribués au président Bouteflika, je vous renvois au message du vice-ministre de la Défense nationale et chef d’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah. Personnellement, je ne vois pas d’autres alternatives que celle du départ de Bouteflika à la fin de son mandat. Sur le plan légal, politique et éthique.

L’éthique et la légalité ne sont pas les deux points forts du système politique algérien…

C’est un système qui est en fin de règne. Il n’est pas en début de règne. Et puis, il y a un acteur avec lequel il ne peut pas ruser, c’est le peuple. C’est le peuple qui fait l’histoire, ce ne sont pas les hommes.

Comment expliquez-vous la tournée internationale du vice Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra ?

C’est une réaction qui s’inscrit dans l’esprit de la lettre attribuée au président Bouteflika. Sauf que cet esprit a été dépassé au moment où Lamamra discutait avec les partenaires russes.

Quelle lecture faites-vous de la position de l’institution militaire vis-à-vis du mouvement populaire ?

Je vois dans les messages de Gaïd Salah une évolution et une prise en charge qualitative de la demande du peuple.

Dans un message adressé à ses militants, l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia a appelé à la nécessité de «satisfaire » les revendications exprimées lors des manifestations populaires « dans les plus brefs délais ». Quel est votre commentaire ?

Heureux qu’il ait pris conscience de la gravité de la situation et de la force de la demande populaire.

Quel est le rôle attribué à Lakhdar Brahim et Ramtane Lamamra  dans cette conjoncture politique? 

Je ne doute pas de la sincérité de Lakhdar Ibrahimi. Mais je sais aussi qu’il a accepté cette mission par fidélité à Bouteflika. J’ai dit aussi bien à Ramtane Lamamra qu’à Lakhdar  Ibrahimi, faites attention, parce qu’à travers votre démarche, vous risquez d’aider beaucoup plus Bouteflika que le pays.

Si je ne doute pas de la sincérité de leur engagement, je ne suis pas sûr qu’ils mesurent la gravité de la situation et le fossé qu’il y a entre le pouvoir et le peuple. Je ne crois pas aussi au succès de leur mission. Dans une crise comme celle que nous vivons, l’acteur principal est le peuple. Et le peuple a envoyé des messages très clairs au pouvoir.

L’opposition réunie chez Abdellah Djabalah a demandé l’application de l’article 102 de la constitution. Partagez-vous cet avis?

C’est une option qui a été exigée par l’opposition en 2014 déjà. Mais cet article est dépassé. Pourquoi ? Tout simplement parce que si on l’applique, on aura Abdelkader Bensalah, le président du Sénat, à la tête du pays. Ensuite, l’article donne un délai de trois mois pour organiser des élections présidentielles. Ce n’est pas suffisant. Une période de transition sérieuse exige  minimum un an et demi. Il s’agira de réviser la loi électorale, la loi sur les partis, d’aboutir à un accord politique global, d’organiser des élections législatives, de proposer une nouvelle constitution qui sera soumise à un référendum et évidemment l’élection d’un nouveau président de la République.

Si l’expérience de transition n’est pas portée sur un consensus politique, on risquera de mettre en place les ingrédients d’une crise politique récurrente. Nous ne sommes plus dans les anciens schémas. Dans l’Algérie de 2019, dans l’Algérie de ce printemps;  il n y aura plus de forces politiques dominantes, mais de forces politiques réelles représentatives de la volonté du peuple. Il est impératif donc de commencer à apprendre à se parler, à faire des pactes, à partager, cela ne se fait pas vite, parce que le peuple a fait sa transition culturelle et démocratique, il reste à la classe politique et à la société civile de faire la leur.

Qui sera chargée de gérer la transition politique?

Si le président est sage, il mettra en place avant de partir un organe de transition. Il peut aussi proposer une personne ou un organe collégial qui désignera un Premier ministre. Ce dernier formera un gouvernement de compétences. Et puis il faut dégager un accord politique, qui doit être négocié avec tous les acteurs.

Mais les proposition du pouvoir sont rejetées aussi bien par l’opposition que par  le peuple…

L’accord politique ne vient pas du pouvoir, il émane de toutes les parties. Le président sortant peut créer dans un cadre constitutionnel avec les deux chambres une instance qui organise la transition. C’est tout ce qu’il peut faire, il ne peut pas faire plus .

Certains partis proposent l’élection d’une constituante en vue d’amorcer une véritable transition démocratique pour l’avènement de la deuxième République…

La constituante est une veille idée algérienne. La transition telle que je l’imagine peut être gérée par une personnalité consensuelle, ou bien une autorité collégiale composée de trois personnes. Le Premier ministre désigné peut former un gouvernement de compétences. Toutes ces personnes s’engageront à ne pas se présenter aux élections présidentielles et organiser des élections législatives au bout de quelques mois. Pour moi, il est capital de prendre le temps  nécessaire pour organiser des élections législatives. Il est important de donner le temps au peuple de s’organiser. Il faut donner au peuple le temps de refaire toutes ses représentations, au niveau des syndicats, des associations, des mouvements. Comment voulez-vous assurer la transition si toute la société n’est pas représentée dans les prochaines élections. En élargissant la base démocratique, on aura alors le premier parlement démocratique de l’histoire de l’Algérie.

Le pouvoir a misé sur l’affaiblissement de la mobilisation. mais l’adhésion populaire à ce mouvement de contestation est de plus en plus organisée. comment imaginez- vous la suite?  

Un pouvoir qui parie ou qui investit dans l’affaiblissement de son peuple est un pouvoir qui ne mérite pas de diriger son peuple.

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