De l’insurrection citoyenne à la révolution démocratique: transformer un rejet en projet

« En trois week-ends, notre jeunesse a réhabilité l’honneur, le crédit et le statut du pays dégradés par plus d’un demi siècle de tyrannie. En une lettre surréaliste, le chef de l’Etat nous ramenés à la case des républiques bananières.

C’est là le sentiment que m’a inspiré la déclaration du chef de l’Etat après l’avoir relue à trois reprises et qui figurera, à n’en pas douter, dans les annales des souffles burlesques des régimes autocratiques en fin de vie.

Autant le dire d’entrée, si la volonté populaire faiblit, le clan au pouvoir aura gagné et le chaos par lequel il a menacé, en vain, le citoyen, mais qu’il parvient encore à vendre à certains partenaires adviendra inéluctablement et ce sera terrible pour l’Algérie et la région nord-africaine.

Nous le savons tous, la qualité d’une initiative politique est caractérisée par le crédit de son auteur, la cohérence de son message, la façon avec laquelle elle est présentée et le moment où elle est délivrée. Aucun de ces éléments ne valorise la dernière pirouette du chef de l’Etat et leur analyse sommaire leur donne un caractère éminemment péjoratif, indépendamment du passif qui marque les promesses antérieures non honorées par un homme connu pour ses revirements.

On croyait avoir touché le fond après les menaces en direct infligées à l’ancien président de l’assemblée nationale pour qu’il se retire de l’élection alors qu’il venait de déposer son dossier au conseil constitutionnel quelques minutes plus tôt.

Eh bien non ! Au challenge de l’humiliation nationale, le régime a de la ressource.

Les éditorialistes ont déjà relevé les innombrables violations commises en une journée au nom de l’Etat algérien. Annulation d’un scrutin dont, normalement seul le conseil constitutionnel peut décider, prolongation anticonstitutionnelle d’un mandat présidentiel dont la durée est laissée à la discrétion de celui dont le peuple exige le départ, nomination d’un ministre de l’intérieur, acteur patenté des fraudes et auteur prolifique des lois scélérates, comme chef du gouvernement devant initier le renouveau, le tout agrémenté de l’invraisemblable information qui assure qu’il n’a jamais été question de cinquième mandat.
Autant de décisions qui soulignent la péremption politique du régime et son entêtement à continuer à s’abîmer dans des pratiques qui avilissent l’image d’un Etat que seule la rue, c’est à dire en l’occurrence le peuple, a réhabilité par une mobilisation digne, généreuse et politiquement pertinente puisque que ses messages disent l’essentiel : la fin du système.

Dans une contribution publiée le 13 février dernier, j’écrivais : La mise en perspective d’un nouveau destin ne sera pas le fait du pouvoir. Il ne sait pas et ne voudra pas le faire. Il peut, dans le meilleur des cas, être associé à une sortie honorable consacrant sa fin de vie.

C’est donc vers cet élan salvateur appelant à la refondation nationale qu’il faut se tourner avec disponibilité, modestie et loyauté car nous sommes face à une opportunité historique qui relève du miracle. Et nous savons tous que les miracles sont à la fois magiques et fragiles. Des choses merveilleuses peuvent s’accomplir en un rien de temps mais, du jour au lendemain, tout peut s’évanouir si des réponses adaptées ne sont pas apportées aux circonstances offertes par le destin.

Notre mission est de tout faire, chacun à son niveau, pour que cette marche de l’Histoire aboutisse.

L’ancienne génération doit s’effacer. Même la mienne doit savoir se rendre utile sans avoir de prétentions à l’exercice du pouvoir. Notre rôle est d’aider, quand cela est possible et nécessaire, à passer le gué mais non à postuler à des responsabilités organiques ou exécutives. C’est en tout cas comme cela que, personnellement, j’appréhende ma place aujourd’hui.

Mais avant de dire ce qu’il y a lieu d’envisager pour initier un débat fécond qui prolonge l’insurrection citoyenne en cours, il faut peut être évoquer, en quelques mots, ce dont il convient de se prémunir pour éviter que ce train de l’espoir ne traine pas dans des gares peu recommandables ou, pire, qu’il déraille.

Il nous faut bien savoir que ce qui est en jeu présentement, c’est une refondation nationale complète et inédite, ce qui, évidemment, transcende, les questions de programmes partisans ou de carrières.

L’affaire est donc sérieuse et complexe et il n’est pas indifférent d’insister sur ce sujet pour que chacun intègre dans sa réflexion ce point focal autour duquel doivent converger nos idées et s’articuler nos forces.

Chacun a pu noter que les transitions sont plus faciles à engager qu’à conduire à leur terme et il est important que le peuple algérien sache que dans cette phase historique, il sera seul face à son destin. Il l’a été dans le mouvement de la décolonisation et, plus tard, pendant la décennie noire.
La charge est lourde, immensément lourde, mais l’Algérien n’est jamais aussi disponible, altruiste et performant que dans les grands défis. Cependant, cette résilience ne nous exonère pas du devoir de vigilance et d’écoute.

Au delà du pouvoir apparent déconnecté des réalités politiques et sociales du pays et qui se disqualifie quotidiennement par ses actes et propos, il ne faut pas sous évaluer les manœuvres sous-terraines d’acteurs ou d’organes parallèles ayant tissé leurs réseaux, construit leur force et amassé leur fortune dans les entrailles du système ou à sa périphérie et qui n’ont, aujourd’hui, d’autres recours que de se fondre dans la dynamique citoyenne pour tenter d’en infléchir le cours et, pourquoi pas, en faire avorter les objectifs.

Il suffit d’entendre certains affidés, de jeter un œil sur certains sites ou de suivre les plateaux des télévisions parapubliques pour confirmer les visées des slogans qui fuitent des officines.

Faute de pouvoir sauver le système, ces agents et relais s’emploient à disqualifier toute la classe politique en amalgamant pouvoir et opposition. La règle est invariable et les éléments de langage sont distillés avec méthode et permanence. « Il n’y a pas d’opposition ni d’opposants » ou « les politiques se valent tous », vieille antienne du DRS, réchauffée et agrémentée pour les besoins de la cause.

Que visent ces officines ?

Empêcher les convergences des jeunes avec celles et ceux qui ont passé des dizaines d’années à maintenir allumée la bougie de l’espérance et faire oublier que certains ont donné leur vie afin qu’advienne ce merveilleux et fabuleux moment.
Ce travail de diabolisation des luttes menées pour les alternatives démocratiques et la volonté de fractionnement des expériences participe d’une stratégie d’isolement du mouvement du 22 février pour en faire un ectoplasme informe et acéphale, livré à terme à l’usure ou, si possible, aux manipulations.

La première urgence est donc de désamorcer ces infiltrations.

Comment ?

Chaque citoyen demeuré intègre doit être en mesure d’apporter sa part de vérité dans cette séquence historique pour transformer une insurrection citoyenne en révolution démocratique. Et il nous faut être aussi concret que possible pour aller vite, car le temps presse, et faire du mieux que l’on peut car la renaissance d’une collectivité est toujours un accouchement délicat. Nous héritons d’un pays dévasté et exsangue et les effets de la planche à billet seront terribles. Chaque jour compte.

Ces dernières semaines, des idées sont avancées ici et là. Elles sont encore générales mais il ne faut pas bouder son plaisir quand des propositions constructives, hier encore éparses ou stigmatisées, font consensus.

Apprenons à nous écouter pour débattre et faisons le point de ce qui nous rassemble déjà. Ecouter chaque voix quelque soit son origine et son but, l’essentiel est qu’elle s’inscrive dans l’exigence de l’heure : écrire une nouvelle page pour donner les cadres les plus appropriés à l’expression et au développement de la nouvelle Algérie.

1) La période de transition comme sas devant permettre l’ouverture de discussions annonçant un nouveau départ est aujourd’hui admise.

2) La démission du chef de l’Etat et de son gouvernement avant l’installation d’un gouvernement chargé de liquider les affaires courantes ( gouvernement de transition, d’union nationale, intérimaire…) est désormais intégrée dans le processus alternatif.

3) L’installation d’une équipe ou d’un binôme chargée d’assumer les fonctions de la représentation symbolique de l’Etat est également acceptée.

4) L’idée d’une commission d’organisation (et non de surveillance) des élections fait maintenant sens pour garantir la transparence et la régularité dans l’expression de la souveraineté populaire.

5) Enfin, la définition des postulats démocratiques auxquels doit souscrire tout compétiteur est bienvenue pour la majorité des acteurs politiques.

Ces éléments que l’opposition démocratique a portés longtemps dans l’indifférence sinon dans l’adversité représentent une bonne base pour avancer. C’est à ces acquis que doit s’adosser le mouvement populaire pour s’épargner les errements populistes et les risques d’essoufflement menaçant toutes les dynamiques contestataires qui s’enferment dans la négation et l’absence de proposition.

En retour, la classe politique a à apprendre de ce mouvement. La capacité à transcender les différences pour additionner les énergies et les intelligences, l’affirmation de la tolérance et du pardon qui évacuent les rancœurs et les frustrations qui ont été le ferment et le ciment de cette dynamique sont déjà riches d’enseignements pour le futur immédiat…
La noblesse du geste du blogueur Merzouk Touati qui a publiquement pardonné au juge qui l’a injustement condamné ne doit pas être seulement entendu comme un acte symbolique mais une manifestation de la nouvelle pédagogie politique.

J’ai fait les trois marches dans la capitale. J’ai vu de la détermination, de l’attente, quelques fois de l’impatience ou même de la colère mais jamais de la haine. Et cela doit inspirer les femmes et les hommes politiques. Apprendre à naître et vivre ensemble en se respectant est à la fois ordinaire et vital. Et ce précieux acquis, effectivement vécu dans les marches, doit être protégé, renforcé pour être progressivement étendu à toutes les sphères de la vie publique.

Enfin, il y a le rôle de l’armée dans la conjoncture actuelle.

Une nouvelle société est en marche et elle accouchera d’une nouvelle Algérie. Cette marche consacre la fin de l’armée politique et de son emprise sur la nation. Celui qui n’a pas compris cet appel est condamné à rester sur le bas côté de l’Histoire.

Les interventions hésitantes, maladroites ou contradictoires du chef d’Etat-major témoignent des rapports de force internes qui agitent le sérail et qui, à travers la préemption du militaire, prennent en otage la nation. Cela doit cesser pour le bien du pays, pour le bien de l’armée et, surtout, par ce que ceux qui ont disposé de cette institution en fonction de leur position, de leurs intérêts ou de ceux qu’ils représentent doivent savoir qu’ils n’ont plus d’autres choix que de se mettre au service du peuple.

Pour l’armée algérienne aussi une page se tourne.

J’ai entendu récemment des paroles qui heurtent la conscience citoyenne et blessent chaque patriote. Ce n’est pas à l’armée de porter des jugements sur le peuple où d’en être fier mais au peuple d’être fier de son armée; faut-il encore qu’elle le mérite.

Le temps arrive où un ministre de la défense civil commandera à des officiers car, en tant que membre d’un gouvernement démocratiquement élu, il est l’émanation de la volonté populaire. Et un soldat ne s’honore que s’il se met au service du citoyen. Jusque là, on a trop souvent, pour ne pas dire toujours, connu l’inverse.

L’armée algérienne, comme tout ce qu’interpelle ce mouvement, est, elle aussi, appelée à se réinventer. Elle doit être le reflet d’un peuple jeune, moderne et maintenant sûr des ses droits.

C’est tout cela la révolution démocratique qui est en germe dans l’insurrection citoyenne qui se déroule sous nos yeux.

Peu de peuples sont capables de réaliser ce qu’accomplit le peuple algérien aujourd’hui.

Malgré ses insuffisances et ses drames, la révolution algérienne dont le coût fut, certes, démesuré, a été conduite et menée à son terme par les enfants du peuple qui ont su entendre et traduite un appel refoulé pendant plusieurs générations, donnant au monde une leçon de symbiose populaire, d’abnégation et de courage collectifs.

Contrairement à ce qu’avait déclamé la propagande coloniale, la révolution algérienne n’était téléguidée ni du Caire ni de Moscou. Ni Nasser ni Kroutchev n’ont positivement pesé sur la conception, l’organisation ou la gestion politique et militaire de notre guerre de libération. Il suffit d’entendre les propos de l’actuel chef de l’Etat égyptien pour comprendre que nos aspirations ne sont pas culturellement fondues dans le même moule. L’Egypte a sorti Moubarek pour revenir à Sissi après une parenthèse islamiste qui n’a pas su refréner ses tentations totalitaires.

Au regard de ce que mon combat m’a appris et de ce que j’observe dans la ferveur de cette jeunesse, et je le dis comme je le pense, nous sommes en mesure, nous, d’inventer et d’accomplir ce que d’autres peuples de la région n’ont pas su réaliser.

La révolution démocratique qui doit consacrer l’élan citoyen du 22 février n’est, au fond, que la perpétuation d’une tradition de luttes inédites que le génie algérien est l’un des rares à oser et savoir déclencher.

Sur un plan pratique, et c’est peut être là que notre appoint peut être décisif, les actions de protestation de masse doivent se poursuivre. Par des marches mais aussi par des grèves dont il faut savoir étudier les modalités les plus appropriées.

Des slogans appelant à la désobéissance civile ont été lancés. Les mots ont un sens. La désobéissance civile est le stade de contestation suprême auquel même le FLN avait renoncé pendant la guerre de libération.

Il me peine de le dire aussi crûment car il faut savoir s’interdire de ne pas accabler les individus, mais s’agissant d’un homme ayant occupé la magistrature suprême pendant vingt ans et qui veut encore la confisquer, les enjeux sont importants pour s’encombrer de précautions oratoires : Bouteflika, pour des raisons subjectives et objectives, ne partira pas sans un rapport de force qui le contraint à l’abdication. Il vient lui même de faire, une fois de plus, la démonstration de son addiction au pouvoir. C’est pour cela que la pression doit non seulement être maintenue mais renforcée jusqu’à son départ.

D’autant que l’armée, elle, donne à penser que, pour l’instant, elle privilégie son soutien à un homme et à son clan plutôt que la fidélité au peuple, ce qui rend encore plus impérieux l’engagement, la mobilisation et l’encadrement de nos populations.

Les idées et les volontés permettant d’entamer le débat pour une Algérie nouvelle existent et les mécanismes devant les abriter se dessinent. L’opportunité historique nous est offerte par notre jeunesse.

L’Algérie officielle a cru pouvoir ruser avec l’Histoire en refusant de prendre à bras le corps les problèmes qu’elle n’a pas su appréhender au lendemain de la guerre. On a voulu gérer les exigences politiques par des coups d’Etat, on a bricolé avec le conseil de la révolution, bluffé avec la charte nationale, improvisé avec la HCE. Tous les artifices ont été épuisés.

L’heure de vérité a sonné.

Nul patriote ne peut et ne doit se dérober devant ce défi ».

Said SADI

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