Les risques que l’État encourt aujourd’hui sont très grands et seront probablement lourds de conséquences. Car la logique du pouvoir, ses mécanismes de gestion et la nature des rapports qu’il entretient avec les citoyens sont totalement anachroniques.

La société a beaucoup changé. En effet, force est de constater les évolutions notoires dans divers domaines qui sont aujourd’hui devenues une réalité. En revanche, il est aisé de constater de nouvelles données, de nouveaux problèmes et problématiques, de nouvelles situations et complications dans beaucoup d’autres domaines. Le pouvoir, quant à lui, n’a toujours pas changé, il se décrédibilise de plus en plus et n’a même plus ni les moyens financiers, ni la légitimité nécessaire, ni la capacité à convaincre.

Par la nature des rapports qu’il impose aux Algériens, par la nature de l’exercice du pouvoir, par la  logique de son discours, par la nature de ses alliances et par son impuissance (délibérée ou imposée) vis-à-vis du monde des affaires et de l’argent, il s’affaiblit de plus en plus. Il se fragilise, ouvrant les portes par sa vulnérabilité inquiétante, voire dangereuse, à des appétits malsains et à une sournoise malveillance. Le pouvoir stagne. Ses acteurs le savent. Ceux qui le subissent aussi. Il est bloqué et enfermé sur lui-même, il a été jusque-là incapable d’aller vers le changement de ses méthodes et de ses constantes de régulation interne. Normal ! Il se nourrit du statu quo.

Il est clair que les mêmes méthodes produisent inéluctablement les mêmes résultats; les mêmes acteurs produisent la même logique d’action et la même logique produit les mêmes méthodes et rapports entre le pouvoir et les Algériens. Sortir de ce cercle vicieux dans lequel se trouve le pouvoir aujourd’hui requiert d’abord et avant tout «LA» volonté politique qui doit être immanquablement nourrie d’esprit de responsabilité et bien entendu de patriotisme.

Les prémisses, les indices et les données de la situation prédisent que le grand moment de rupture de ce régime et de ce pouvoir risque d’être imminent. Une telle rupture, surtout si elle intervient de manière brutale, se traduit forcément par l’effondrement du système, ce qui risque d’être très coûteux et de s’étaler dans le temps.

Cette rupture, si elle intervient, ce sera à un moment où le pouvoir n’est plus ce qu’il était il y a quelques années. Aujourd’hui, le pouvoir est affaibli. Il est démuni. Les instruments de l’Etat (institutions, administrations, partis politiques, société civile, organes, etc.) végètent dans une médiocrité avancée exacerbée par des procédés d’enrôlement teintés à la fois d’opacité et de népotisme. Le commerce, le marché parallèle, l’investissement privé, l’argent, le système de cooptation et le système d’inféodation et de fidélisation (nidham alwala’) ont engendré une anarchie qui, avec le temps, est devenue incontrôlable et a généralisé une alliance malsaine et nocive, entre la médiocrité et la corruption.  Seul un État fort et un pouvoir légitime est à même de gérer et de maîtriser les répercussions néfastes de cette situation.

Parler d’effondrement peut paraître excessif ou, du moins, relevant de l’affabulation. Pour certains, il est même improbable. Mais il faut se rappeler que l’histoire et les sciences politiques nous enseignent que les «grands moments de ruptures» ne sont jamais prévisibles. Les exemples autour de nous sont édifiants.

Cependant, les avis restent partagés entre ceux qui croient en la possibilité d’éviter cet effondrement, par la volonté qui doit se traduire par la décision du pouvoir d’initier de son plein gré une nouvelle dynamique qui prépare un nouveau consensus politique, et ceux qui affirment que le pouvoir vit un blocage qui le rend incapable d’aller vers autre chose que sa logique et ses techniques de décision et de gestion.

Examinons quelques éléments constituant le contexte qui caractérise notre pays :

  • Le monopole du pouvoir et la richesse prennent, au fil des années, des proportions inquiétantes. Le pouvoir, en l’état actuel des choses, risque d’être instrumentalisé par certains groupes d’intérêts (si ce n’est déjà fait), puisque ce sont ces mêmes groupes qui creusent davantage l’écart entre le pouvoir et la société.
  • Les cercles du pouvoir évitent ou refusent d’interpréter correctement les messages provenant de la société, donnant la forte impression qu’ils ferment les yeux sur la corruption, la médiocrité et même la déliquescence de beaucoup d’administrations et services publics, ce qui implique, par voie de conséquence, l’élargissement continu du champ du non-droit.
  • La vision qui tend à faire croire que les moyens sécuritaires et financiers suffisent à eux seuls à imposer la stabilité et la garantir est d’autant plus dangereuse qu’elle peut conduire à l’impasse.
  • Les élites choisies par le pouvoir manquent clairement de vision, d’initiative et de capacité à produire des alternatives de solutions. Elles sont de surcroît démunies de légitimité.
  • La confiance entre la société et le pouvoir ne pourrait être rétablie que sur de nouvelles bases, car son discours et son contenu ont connu une dégradation continue, le menant à un appauvrissement et à une stérilité qui l’ont vidé de toute substance et de toute utilité politique.
  • Les partis politiques, qui devraient être des institutions de l’Etat et de structuration de la société, sont cantonnés dans leur grande majorité dans un rôle d’alibi de démocratie pour justifier le discours officiel ou juste pour «occuper» les identités politiques et idéologiques.
  • L’écart entre les élites et la société se creuse. Les partis, du pouvoir surtout, et les élus qui les représentent sont, dans leur grande majorité, totalement discrédités. Une partie importante de l’intelligence nationale a fui le pays, une autre partie est marginalisée, une autre a préféré rester loin de cette médiocrité dominante.
  • Les tendances régionalistes trouvent leur soutien dans certaines couches sociales et prennent des dimensions qui sont à même de menacer l’unité nationale.

Mais il faut noter que le plus inquiétant dans cette situation demeure l’absence d’une idée de réforme ou une vision d’un autre Etat, d’un autre système politique, d’un autre régime, et d’une  autre nature de rapports entre le pouvoir et la société. On ne peut pas comprendre l’absence, chez les élites du pouvoir et chez les partis politiques, de réflexions et de débats sur les questions de l’Etat et des changements à entreprendre, ce qu’il faut préserver et ce qu’il faut abolir, ce qu’il faut abandonner et ce qu’il faut remplacer. Il se peut que des fragments ou pistes d’idées de réformes se trouvent dans les programmes de certains partis et dans certaines réflexions académiques et dans les interventions d’hommes politiques, notamment de Mouloud Hamrouche. Mais cela ne peut  aucunement remplacer un travail volontaire collectif au niveau des partis ou au niveau de groupes de  réflexions susceptibles d’apporter des éclairages et des éléments de débats publics sur ces questions.

Dans son ouvrage intitulé State Building, Francis Fukuyama parle de «Connaissance utilisable». Serait-ce cette connaissance qui fait défaut à notre élite ? Si nous prenons à titre d’illustration les  innombrables Constitutions qui nous ont été «proposées ou imposées», nous nous rendons compte que, au regard notamment de leur courte vie et de leur réponse aux velléités personnelles de certains cercles du pouvoir, leurs orientations n’ont jamais été que partiellement appliquées et, dans tous les cas pas dans leur esprit. En d’autres termes, la seule «connaissance utilisable» chez nos élites serait ce mode de gouvernance et cette nature de rapport avec la société. Il est clair que le pouvoir a réussi à endiguer et à maîtriser la demande sociale et politique de changement, cela l’a poussé à continuer sa fuite en avant. Mais on doit se poser la question suivante : le pouvoir refuse-t-il de changer, ou bien est-il poussé par certains milieux, certains intérêts et certaines forces de l’inertie à se décomposer de l’intérieur, et ceci afin qu’ils puissent l’instrumentaliser pour servir leurs intérêts, puis à prendre, à terme, le contrôle définitif ? Serait-ce cela qui explique que l’exercice du pouvoir n’a pas pu connaître ni changement ni évolution ?

Aujourd’hui, et en dépit de la naissance du multipartisme depuis presque trois décennies, et après la reproduction répétitive de simulacres d’élections, personne ne croit que celles-ci peuvent engendrer un jour une alternance. Aucune alternative sérieuse n’est en vue. A ce jour, et depuis plusieurs  décennies, le pouvoir n’a fait aucune nouvelle offre politique aux Algériens. Serait-il incapable, ou y a-t-il une stratégie bien élaborée qui prépare l’après-régime sans consensus ? Dans ce cas, le pire est à attendre.

Si le pouvoir persiste à inféoder le politique, s’il continue à empêcher l’émergence de vrais partis politiques, s’il ne rompt pas avec ce mode de gouvernance, s’il ne se prépare pas à un changement, cela veut dire que le changement par les moyens politiques n’est plus possible, cela veut dire aussi qu’il est inutile de faire de la politique et même l’existence des partis politiques ne serait que pure illusion. Mais le changement reste impératif, une nécessité impérieuse. La question qui s’impose dans ce contexte est celle-ci : quel serait donc le chemin qui mènerait vers ce changement ?

Une nouvelle approche et surtout un nouveau consensus politique sont plus que jamais une exigence. La stabilité et la sérénité du pays, de la société, de la nation passent inévitablement par un profond  changement consensuel qui a pour seul moteur la volonté politique.

Il est donc impératif de déployer tous les efforts et d’œuvrer pour ce changement qui doit devenir la priorité des priorités, car sans changement de la nature des rapports entre le pouvoir et la société, sans changement du mode de l’exercice du pouvoir, aucune accumulation politique ne sera possible, aucune évolution n’est à espérer. Sans une nouvelle offre politique, l’effondrement risquera d’être inévitable, voire fatal.

*Mostafa Hemissi : Journaliste et écrivain.

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